Charente-Maritime

Industrie

Touché par le recul des ventes du bio, Léa Nature s’étoffe pour maintenir le cap

Par Astrid Gouzik, le 26 septembre 2022

Leader français du bio, l’ETI familiale Léa Nature, basée à Périgny en Charente-Maritime, accuse le coup. La chute vertigineuse des ventes globales de produits bio, notamment en magasins spécialisés, menace une croissance qui avait été continue depuis sa création par Charles Kloboukoff. Mais le groupe n’a pas l’intention de transiger sur les engagements qui font son ADN pour traverser la tempête.

Le groupe Léa Nature, basé à Périgny (Charente-Maritime) a bouclé avant l’été deux opérations de croissance externe pour renforcer son pôle Ekibio.
Le groupe Léa Nature, basé à Périgny (Charente-Maritime) a bouclé avant l’été deux opérations de croissance externe pour renforcer son pôle Ekibio. — Photo : Léa Nature

Depuis sa création en 1993, rares sont les crises où le leader français du bio se sera laissé déstabiliser. Le groupe Léa Nature, fabriquant 1 700 produits répartis sur les secteurs de la cosmétique bio et naturelle, l’alimentation bio, la santé et la diététique, et les produits d’entretien pour la maison, affichait des courbes de croissance à faire pâlir d’envie certains de ses concurrents. Entre 2018 et 2019, son chiffre d’affaires bondissait de 11 % pour atteindre 450 millions d’euros, puis de 9 % en 2020 pour atteindre 490 millions d’euros. Sereine, campé sur deux jambes solides (l’agroalimentaire d’un côté, la cosmétique de l’autre), l’entreprise annonçait viser 540 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2021. Finalement, le Covid, la guerre en Ukraine, l’inflation et l’effondrement global des ventes des produits bio s’invitant dans l’équation, le groupe charentais-maritime aura été privé de croissance l’année dernière.

"La décroissance en alimentaire en magasins bio est très atypique cette année, aux alentours de -13 %. On fait un peu mieux que le marché mais pas beaucoup mieux", constate le président fondateur de l’entreprise Charles Kloboukoff. L’alimentaire contribuant pour environ 73 % du chiffre d’affaires de Léa Nature, les répercussions sont incontestables. "En 2022, nous avons perdu entre 3 et 4 points de rentabilité sur la partie alimentaire au premier semestre ".

Néanmoins, l’ETI de Périgny garde le cap d’une stratégie qui a déjà fait ses preuves. À l’origine Léa Nature - pour Laboratoire d’Équilibre Alimentaire (L.E.A) – produisait des fleurs en vrac puis des infusions pour la grande distribution. 29 ans plus tard, le groupe détient 27 marques dont Jardin BiO, Vitamont, SO’BiO étic, Lift’Argan, Natessance, Eau Thermale Jonzac, Dentavie, Floressance, Biovie… "Un gros tiers de Léa Nature est issu de la croissance externe et deux tiers de la croissance organique", détaille Charles Kloboukoff.

Renforcer ses positions

Juste avant l’été, Léa Nature bouclait l’acquisition de deux nouvelles entreprises. En mai, elle prenait une participation minoritaire (40 %) au capital de la PME familiale Alpes Biscuits, basée à Estrablin (Isère). La biscuiterie, créée à la fin des années 70 par un agriculteur, est une pionnière du "biologique" notamment avec sa marque Bio Soleil. Elle a réalisé en 2021 une croissance de 17 % avec un chiffre d’affaires de 6,1 millions d’euros et emploie vingt-cinq personnes dans ses deux ateliers de fabrication rhônalpins. Puis, en juillet, Léa Nature annonçait prendre une participation à hauteur de 60 % des sociétés Bio Organica Italia (production et commercialisation) et Bio Organica Farm (ferme bio de 200 hectares). Une belle prise puisque, malgré un contexte économique chahuté pour les produits bio, l’entreprise italienne a connu une croissance de 20 % en 2022, tout comme en 2021. Toutes deux viendront renforcer le pôle Ekibio, spécialisé dans les céréales et les repas en magasins bio.

"L’un des objectifs prioritaires de nos croissances externes est d’intégrer des sociétés à caractère familial, ayant une volonté de produire local et majoritairement bio. Elles ont aussi dans leur ADN une volonté d’avoir une politique RSE la plus poussée possible pour aller vers l’exemplarité. Elles doivent aussi renforcer nos positions : soit dans les métiers où nous sommes déjà présents et où nous ne fabriquons pas, l’opération peut nous permettre d’acquérir une usine, soit compléter notre activité", détaille le dirigeant.

Redoubler de vigilance

Pour les mois à venir, compte tenu de la conjoncture, le groupe entend redoubler de vigilance quant à ces opérations de croissance externe, sans toutefois renoncer à cet arc puissant de sa stratégie. "La situation du marché a fortement évolué entre 2016 et 2021 avec une accélération de la croissance du bio liée à l’entrée sur le marché de beaucoup de marques conventionnelles qui y ont trouvé un relais de croissance. Cela a bouleversé la géographie de l’écosystème de la bio, il y a donc une forme d’augmentation spéculative de la valeur des entreprises qui va probablement vite se corriger puisque le marché de la bio connaît pour la première fois depuis 30 ans une phase de décroissance aiguë. C’est un paramètre à prendre en compte : nous n’avons pas la capacité de surpayer les entreprises. Pour les surpayer, il faudrait pouvoir les sur-rentabiliser et avoir une politique à court terme qui n’est pas compatible avec notre stratégie de développement qui est plutôt d’investir sur le long terme, de rester local et de ne pas chercher à gagner plus d’argent en faisant autrement pour ensuite revendre. Les sociétés que nous accueillons, dans la totalité des cas, sont restées dans Compagnie Léa Nature", défend Charles Kloboukoff.

Et de détailler : "dans les mois à venir, nous allons éviter les sociétés en phase de retournement ou en difficulté et nous allons plutôt miser sur des sociétés qui sont très complémentaires des nôtres ou qui nous permettent de consolider des pôles de compétitivité".

Décaler certains investissements

Sur les cinq dernières années, Léa Nature a connu une période intensive de développement industriel et a largement investi dans son outil productif, à l’instar de son usine cosmétique de Périgny (Charente-Maritime). Le groupe a déboursé 15 millions d’euros afin de tripler la surface de production pour son activité cosmétique, dont l’activité avait été multipliée par quatre entre 2007 et 2017. Une usine flambant neuve, construite sur le site de l’ex-usine de l’équipementier automobile américain Delphi, entrée en production en 2019.

Un exemple parmi d’autres de son dynamisme industriel. "Nous avons développé pas mal de nos outils de production, c’est assez capitalistique et, en ce moment, nos usines ne tournent pas toutes à plein régime par rapport à ce que nous pouvions espérer il y a trois ans", reconnaît le dirigeant. Certains projets sont donc reportés. C’est le cas du projet de nouvelle conserverie, intégrant un tunnel de pasteurisation, à Bazens (Lot-et-Garonne). Elle est destinée à prendre la suite de la conserverie Bioviver, située à Damazan, qui sera, elle, transformée en entrepôt logistique. "Le devis de l’usine a augmenté de 20 % par rapport au budget initial, à cause de la flambée du prix du bois, des charpentes métalliques, etc.", déplore le dirigeant. Léa Nature a donc décalé le chantier de quelques mois le temps que le prix des matériaux redescende pour retomber au plus proche de l’enveloppe de 8,5 millions d’euros initialement prévue.

Être exemplaire

"Il y a deux ou trois ans, j’étais plus optimiste et excité à l’idée de dire que l’on pouvait doubler de taille à horizon 2025-2027. Aujourd’hui, je remets un peu cette perspective au placard. Il s’agit déjà de stabiliser l’activité et de redorer l’image du bio qui a été écornée par le conventionnel qui fait du bio comme ça les arrange mais qui n’a pas toujours une politique environnementale et sociale en cohérence avec ce que promet une alternative bio". On ambitionne simplement de revenir à une croissance raisonnable pour les deux ou trois prochaines années. Il est difficile de tirer des plans sur la comète en ce moment. Certes, nous avons déjà traversé des tempêtes au début des années 2000 et en 2009-2010 mais pas de cet ordre-là. Il n’existait pas autant d’alternatives vertes claires… la multiplication des labels et des promesses crée de la confusion dans l’esprit des consommateurs. Il va falloir être très exemplaire parce que des critiques vont forcément pointer certains produits bio qui n’ont de bio que le nom ou quelques ingrédients", conclut Charles Kloboukoff. Nul doute qu’au cours des 30 dernières années, le mastodonte Léa Nature ait déployé des racines suffisamment étendues pour que la tempête le fasse plier mais pas rompre…

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