Le Mans

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Interview Nature et Logis liquidé : "Notre besoin en fonds de roulement a explosé avec l'allongement des chantiers"

Entretien avec Thaddé Girandier, PDG de Nature et Logis

Propos recueillis par Romain Béteille - 10 novembre 2021

Le 26 octobre 2021, le constructeur de maisons en bois sarthois Nature et Logis a été placé en liquidation judiciaire par le tribunal de commerce du Mans. Son PDG, Thaddé Girandier, précise les raisons de ce coup d’arrêt.

Thaddé Girandier, PDG de Nature et Logis au Mans.
Thaddé Girandier, PDG de Nature et Logis au Mans. — Photo : Cédric Menuet

Dans quel contexte a été prononcée la décision de placer votre entreprise Nature et Logis (3,7 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020, 25 collaborateurs) en liquidation judiciaire et qu’est-ce qui l’explique ?

Notre activité était en plein développement mais nous avons fait face à des difficultés de production, nettement accentuées entre l’été et la fin 2020. Nous avons sorti nettement moins de maisons que prévu et terminé l’année en ayant mangé beaucoup de trésorerie. Notre besoin en fonds de roulement a explosé du fait de l’allongement des durées de chantier et de l’augmentation considérable du nombre de commandes.

L’effet a été double : d’un côté nous étions confrontés à la grosse augmentation de nos prises de commandes et, de l’autre, à l’allongement des chantiers lié à des difficultés de production suite au premier confinement. En parallèle, nous avons eu des aides en financement de trésorerie, notamment en prêt garanti par l’État (environ 1,3 million d'euros au total en comptant les deux filiales Solutions Ossature Bois et AMB). L’ensemble de la dette cumulée avec des emprunts (liés aux rachats de fonds de commerce) nécessitait une rentabilité élevée, ce que nous n’avions pas.

Quel impact ont eu les tensions d’approvisionnement sur le marché du bois ?

L’augmentation des prix sur l’approvisionnement en matériaux a sérieusement compliqué les choses, nous avons arrêté de débiter du bois à l’atelier pour fabriquer nos ossatures parce que nous n’en avions plus, nous avons vidé nos stocks. Nos contrats de construction comportaient des engagements de prix fermes sans possibilité de révision, alors que certains constructeurs choisissent de moduler leurs prix sur l’indexation du bâtiment. C’est certainement ce qui les sauve aujourd’hui. De notre côté, nos prix de revient n’avaient pas bougé depuis dix ans, nous en faisions presque un argument de vente en disant à nos clients qu’ils étaient fermes et définitifs, ce qui s’est avéré être une erreur.

La filiale de production a été directement concernée par les augmentations de prix de matériaux, nous avons adapté nos prix de production en conséquence, sauf qu’au bout le client avait acheté une maison avec un prix ferme. Nous avons également été confrontés à un problème de disponibilité des artisans avec les retards pris suite au confinement et n’avons pas réussi à trouver les ressources nécessaires pour poursuivre notre développement commercial.

Concrètement, sur quels types de matériaux avez-vous subi une pénurie et comment l’expliquez-vous ?

Les matériaux principaux sur lesquels nous avons été impactés sont le bois d’ossature, essentiellement français et européen. Les bardages et matériaux comme les panneaux sont fabriqués principalement en Belgique, en France et en Allemagne. Les matériaux isolants biosourcés sont aussi fabriqués en Europe.

Sur le bois de structure, on sait par exemple que la Chine a stoppé l’exploitation de ses forêts et s’est mise à acheter énormément de bois en Europe pour préserver sa ressource, ce qui a eu un effet considérable sur la disponibilité des matériaux et les prix. C’est la même chose avec le Canada et l’Allemagne. Cette combinaison de facteurs nous a impactés directement.

La pénurie a pesé mais nous avons réussi à trouver des solutions en puisant dans nos stocks ou en achetant des camions de bois très chers. Mais le mètre cube d’ossature est passé de 350 euros en janvier à plus de 1 000 euros en juin, ce n’était pas tenable sur la durée.

Comment envisagez-vous la suite ? Pensez-vous que d’autres constructeurs pourraient être impactés par ces problèmes ?

Nous n’arrivions pas à concevoir qu’il n’y ait rien à faire mais réinvestir se serait fait à fonds perdus et ça n’avait aucun sens. Nous avons simulé une phase de redressement judiciaire avec le souhait de réduire les charges au maximum mais nous étions arrivés à un niveau de marge tellement bas qu’il ne nous permettait même pas de passer ce cap-là. Sans compter le fait que les allongements de chantier se sont accumulés et les pénalités de retard avec.

Je sais que d’autres sont confrontés à la hausse des prix des matériaux et aux difficultés d’approvisionnement. Pour une société établie à vitesse de croisière, c’est plus facile de passer une crise comme ça que pour nous qui étions en pleine croissance et, donc, dans un moment de fragilité. Des proches ont été concernés par une société qui avait les mêmes problèmes et qui s’est trouvée incapable de leur livrer leur maison. J’espère que ça ne sera pas aussi dramatique pour tout le monde mais c’est une difficulté générale de notre métier. C’est un grand paradoxe par rapport à l’enjeu environnemental qu’il y a derrière, les projets foisonnent mais la réalité économique est extrêmement dangereuse pour la filière. Je pense qu’il y a une sonnette d’alarme à tirer autour de ça.

C’est beaucoup de frustration mais au-delà de ça, il va falloir avancer et rebondir. Pour les équipes, je n’ai pas de grosses inquiétudes, certains ont déjà retrouvé du travail. J’aimerais pouvoir mettre à profit l’expertise acquise dans le domaine, même si je ne sais pas encore comment.

Thaddé Girandier, PDG de Nature et Logis au Mans.
Thaddé Girandier, PDG de Nature et Logis au Mans. — Photo : Cédric Menuet

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