France

Financement

Pourquoi le capital-risque bat des records en France

Par Caroline Scribe, le 24 janvier 2020

Les compteurs du capital-innovation s’affolent. Les start-up tricolores ont en effet levé, en 2019, un peu plus de 5 milliards d’euros. Un record. Suffisant pour créer les champions européens et mondiaux de demain ?

Un fonds normand s'implante dans les Hauts-de-France, pour accompagner les entreprises en financement et conseil.
L'année 2019 a confirmé la montée en puissance du capital-risque en France : les levées de fonds ont bondi de 39 % en valeur pour dépasser les 5 milliards d'euros. Loin toutefois des 11,4 milliards collectés par les entreprises britanniques l'an dernier. — Photo : Pixabay

« La bataille des capitaux, elle est essentielle. Si on veut la remporter, on doit réussir à lever plus vite, plus fort, plus de capitaux », déclarait, en septembre, Emmanuel Macron, à l’occasion du France Digitale Day. La bataille est peut-être en voie d’être gagnée, si l’on en croit les derniers chiffres.

La forte croissance des levées de fonds françaises en 2019

Selon le baromètre EY du capital-risque en France, les montants investis dans les start-up de la French Tech ont atteint 5,03 milliards d'euros en 2019, en progression de 39 % par rapport à l'année précédente. Les fonds mobilisés au premier semestre étaient déjà supérieurs de plus de 200 millions d’euros à ceux levés sur l’ensemble de l’année 2017.

Un bémol toutefois : la French Tech a encore du chemin à faire pour rattraper son homologue britannique (5,3 milliards d’euros levés lors du seul 1er semestre 2019, 11,4 milliards sur toute l'année) et allemand, qui a levé plus de fonds (6,1 milliards en 2019) en menant un tiers d'opérations en moins. Les start-up tricolores sont également absentes du top 10 des investissements réalisés en Europe.

• 736 opérations, dont 16 au-dessus des 50 millions d'euros

L'accélération de la France n'en reste pas moins remarquable au regard de la très forte progression (+ 173 %) des tours de table supérieurs à 50 millions d’euros : 16 au total, dont 4 ont dépassé la barre des 100 M€. Prouesse réalisée par Meero (205 millions d’euros récoltés), Doctolib (150 M€), Ynsect (110,5 M€) et Mano Mano (110 M€). La France revendiquait, en septembre, 7 licornes, c’est-à-dire 7 entreprises non cotées, dont la valorisation dépasse le milliard de dollars.

Parallèlement à ces tours de table encore exceptionnels, 736 opérations ont été menées à bien (+14 %). De moindre ampleur, elles n’en témoignent pas moins de la vitalité de l’écosystème français. Un écosystème qui reste très focalisé sur la région capitale.

L’Ile-de-France représente en effet 70 % des investissements en valeur sur l'année (3,5 Md€). Suivent l’Auvergne-Rhône-Alpes (388 M€ levés), la Région Sud (281 M€), puis les Hauts-de-France (197 M€) et l’Occitanie (149 M€). La dynamique est un peu moins forte en Bourgogne-Franche-Comté (59 M€), Grand Est (58 M€), Normandie (43 M€), Centre-Val de Loire (34 M€) et Corse (8 M€).

Évolution du nombre d'opérations et du montant des levées de fonds en France entre 2015 et 2019, selon le baromètre EY du capital-risque.
Évolution du nombre d'opérations et du montant des levées de fonds en France entre 2015 et 2019, selon le baromètre EY du capital-risque. - Photo : © EY

Un contexte économique et politique favorable

Toujours est-il que « l’économie autour du capital-risque a changé de visage en France, au cours des cinq dernières années. On assiste, d’une part, à une accélération de la dynamique d’investissement, d’autre part, à une augmentation des tours de tables significatifs. Quand une start-up grandit, elle va chercher des montants plus importants qui, à leur tour, vont la faire grandir. Nous passons ainsi d’une économie de start-up à une économie de scale-up », décrypte Franck Sebag, associé EY, en charge du secteur "fast growing companies" en Europe de l’Ouest et au Maghreb.

D’autres facteurs contribuent au changement d’échelle du capital-risque à la française, parmi lesquels l’implication de Bpifrance, présente directement ou indirectement à de nombreux tours de table, ainsi que la participation grandissante de fonds étrangers, qui attestent de l’attractivité de la French Tech au niveau international. On peut également citer les taux d’intérêt bas, qui flèchent les allocations d’actifs vers les entreprises.

• Passer de 7 à 20 licornes d’ici à 2025

L’Elysée espère atteindre une dizaine de fonds d’environ un milliard d’euros à l’horizon 2022, afin de satisfaire les besoins en capitaux de la French Tech et de faire émerger une vingtaine de licornes d’ici à 2025. Dans cette perspective, le gouvernement a récemment incité les investisseurs institutionnels à mettre davantage la main au porte-monnaie. Il a également mis à la disposition des entreprises les plus prometteuses un ensemble de services d’accompagnement, rassemblés dans le dispositif Next40, complété, en janvier, par le French Tech 120.

« La France crée de plus en plus d’entreprises se lançant dans la compétition mondiale pour mettre des innovations sur les marchés. »

Philippe Herbert, associé chez Kreaxi et président de la commission financement de l’industrie chez France Invest, l’association qui rassemble les sociétés de capital-investissement actives en France, se montre relativement confiant. « On ne connaîtra le rendement des investissements réalisés que dans quelques années, avec tous les aléas que cela suppose. Il n’est reste pas moins que la France crée de plus en plus d’entreprises se lançant dans la compétition mondiale pour mettre des innovations sur les marchés, et ce dans tous les secteurs. Cela laisse espérer l’émergence de quelques belles sociétés », analyse-t-il.

De la difficulté de réaliser de belles sorties

Pour Franck Sebag, « l’enjeu ne porte pas sur la capacité à drainer les investissements vers de belles pépites. Ce qui manque encore en France, c’est de pouvoir retourner des investissements avec une plus-value auprès des fonds d’investissement. La French Tech est encore frileuse sur ce point par rapport à ses homologues européens. »

Ce que confirme la Fédération nationale des business angels : « Depuis 2005, nous avons investi 600 millions d’euros dans 3 900 entreprises, avec un effet de levier de l’ordre de 3,5. Aujourd’hui, les sorties positives représentent 8 % de nos investissements, dont 5 % à très fortes plus-values. 20 % des entreprises dans lesquelles nous avons investi ont cessé leur activité et 70 % sont encore en portefeuille. Ces performances sont similaires à celles des professionnels », indique Guy Gourevitch, président de France Angels. Le réseau regroupe 5 500 membres, répartis sur tout le territoire français et investissant, chaque année, dans 300 à 350 nouvelles entreprises.

Le capital-risque se tourne vers les entreprises à impact et l'emploi

Sans surprise, en 2019, les investissements se sont orientés de façon privilégiée vers les logiciels (191 opérations) et les services Internet (156 opérations).

Autre tendance, transverse et non sectorielle, celle du développement de l’investissement à impact, qui prend en compte des critères extra-financiers, tels que les conséquences sociétales et environnementales de l'activité des entreprises. « L’une des commissions les plus actives de France Invest est celle qui travaille sur l’investissement à impact, confirme Philippe Herbert. Les fonds construisent des choses intéressantes. C’est un segment à part entière qui touche tous les secteurs d’activité et va diffuser dans l’ensemble du capital-investissement. »

Derrière ces investissements, ce sont les emplois de demain qui sont en jeu. En 2020, les entreprises de la French Tech devraient générer 25 000 emplois directs, soit 10 % du total national. Cette proportion est appelée à grandir fortement dans les années à venir. Le gouvernement estime en effet à 220 000 le nombre d'emplois à pourvoir dans les seuls métiers du numérique en 2022.

Un fonds normand s'implante dans les Hauts-de-France, pour accompagner les entreprises en financement et conseil.
L'année 2019 a confirmé la montée en puissance du capital-risque en France : les levées de fonds ont bondi de 39 % en valeur pour dépasser les 5 milliards d'euros. Loin toutefois des 11,4 milliards collectés par les entreprises britanniques l'an dernier. — Photo : Pixabay

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