France

Attractivité

Interview Charles Rodwell : "Il nous faut une politique d’attractivité plus offensive"

Entretien avec Charles Rodwell, député des Yvelines

Propos recueillis par Charlotte de Saintignon - 16 janvier 2024

Après un tour de France de six mois, le député Renaissance des Yvelines Charles Rodwell a remis au gouvernement en décembre 2023 son rapport et ses propositions sur l’attractivité économique de la France pour faciliter les implantations de PME et ETI. Eléments de contexte et morceaux choisis parmi les 28 propositions formulées par l’ancien conseiller de Bruno Le Maire à Bercy, pour que la France retrouve indépendance et sécurité économiques.

Parmi les propositions de Charles Rodwell, député des Yvelines, pour favoriser les implantations d'entreprises en France : offrir un bouclier réglementaire de cinq ans aux porteurs de projet. 
Parmi les propositions de Charles Rodwell, député des Yvelines, pour favoriser les implantations d'entreprises en France : offrir un bouclier réglementaire de cinq ans aux porteurs de projet.  — Photo : DR

Où en est la France en termes de réindustrialisation ?

Depuis les années 1980, c’est ni plus ni moins une catastrophe industrielle qui a été cautionnée par tous les gouvernements réunis. Nous sommes le seul pays au niveau mondial à avoir divisé par deux la part de l’industrie dans le PIB national – celle-ci est passée de 20 % dans les années 1980 à 10 % en 2023. L’enjeu de la réindustrialisation n’est pas simplement économique. Il est politique : elle doit permettre de renforcer notre cohésion nationale en évitant la métropolisation définitive de notre pays, à savoir la concentration des richesses dans nos métropoles et l’abandon de territoires entiers en France. Au-delà de l’indépendance et de la sécurité économiques de la France, il y a donc un enjeu politique et humain. La réindustrialisation est un vrai moyen pour permettre à chaque Français de retrouver le pouvoir de vivre par son travail, quelle que soit la région dans laquelle il vit.

Quels sont nos points forts ?

La France est un pays qui suscite une attention particulière dans le monde entier et qui regorge de talents. Nous sommes le pays le plus attractif en Europe depuis quatre ans en termes d’investissements directs étrangers. Grâce aux réformes d’ampleur menées depuis maintenant sept ans, des usines réouvrent en France et on y recrée des emplois. Le signal envoyé aux investisseurs étrangers est très positif : quel que soit le gouvernement en France, il existe une continuité dans la politique économique menée depuis maintenant plusieurs années, celle du soutien massif à l’offre pour soutenir notre appareil industriel et l’innovation plutôt que de subventionner la demande. C’est une bonne chose mais ce n’est pas suffisant car nous faisons face à des faiblesses structurelles.

Quelles sont ces faiblesses structurelles que vous évoquez ?

Nous n’arrivons pas à attirer de grands projets industriels : ainsi, depuis 2010 nous n’avons pas attiré de projet de plus de 1 000 salariés en emplois directs. Nous avons manqué certains grands projets, tels que TSMC, Intel ou Tesla. Outre les problématiques de transport avec le fret ferroviaire et les disponibilités insuffisantes de puissance électrique, nous vivons dans un monde où les guerres économiques sont en train de renaître. Ces conflits sont certes politiques et militaires, mais ils sont aussi et surtout économiques. Quand il y a une rupture d’approvisionnement énergétique entre l’Europe et la Russie ou que Xi Jinping annonce que la Chine va passer d’une économie de paix à une économie de guerre et fermer l’accès à ses marchés aux entreprises européennes, ce sont des symptômes de tension économique majeure. Lorsque les États-Unis lancent l’Inflation Reduction Act (IRA), l’effet est dévastateur pour la compétitivité des industries européennes. Ce sont autant de risques qui pèsent sur les chaînes d’approvisionnement de la France et de l’Europe. Dans ce contexte, il est impératif de réorienter notre politique pour développer une politique d’attractivité plus offensive et plus ciblée, au service de l’indépendance et de la sécurité économiques de la France.

Vous préconisez donc que la France déploie une politique d’attractivité "d’attaque" ciblée sur des secteurs stratégiques ?

À l’image de l’IRA aux États-Unis, et alors que le Royaume-Uni et l’Allemagne relancent leur politique d’attractivité, il faut que l’on accélère. Nous devons être plus offensifs et cibler les entreprises sur les marchés mondiaux destinées à venir sécuriser nos chaînes d’approvisionnement stratégiques. Nous devons réorienter notre politique d’attractivité pour passer d’une logique essentiellement quantitative aujourd’hui à une logique plus qualitative, en se posant la question de savoir quelles sont nos priorités, quelles sont les entreprises que l’on a vraiment besoin de faire venir sur le territoire. Je préconise de démarcher de façon pro-active les entreprises dont nous avons le plus besoin. Il faut pour cela lister les cent produits critiques de rang 1 et 2, dont la dépendance est extra-européenne, identifier avec les industriels concernés s’il y a des fournisseurs nationaux et internationaux qu’ils peuvent accueillir dans les trois à cinq ans qui viennent, ou, si ce n’est pas le cas, quels sont les fournisseurs au niveau mondial que l’on peut démarcher offensivement. L’industrie en "écosystème" constitue le socle de la compétitivité de l’industrie française et européenne. Dans mon rapport, je cite l’exemple de Toyota qui s’est installée près de Valenciennes plutôt qu’en Tchéquie. Les dirigeants l’expliquent par le fait que si le coût de production en usine est infiniment moins cher sur place qu’en France, 85 % de la valeur ajoutée d’un véhicule dépend de la relation avec les fournisseurs et seulement 15 % de la fabrication dans leur propre usine. Or si à Valenciennes Toyota a une très grande partie de ses fournisseurs européens dans un rayon de 150 km, en Tchéquie elle ne les a pas. Par un calcul coût-bénéfice rationnel, l’entreprise considère que son implantation à Valenciennes est plus compétitive qu’en Tchéquie. C’est ce niveau de compétitivité qu’il faut que nous maintenions !

C’est la proposition phare de votre rapport : la mise en place d’un bouclier réglementaire de cinq ans applicable à un site d’implantation ?

L’objectif est de sécuriser juridiquement le porteur de projet par la signature d’un contrat d’implantation lui assurant un bouclier réglementaire de 5 ans. Inspirée d’une expérimentation menée dans les Hauts-de-France, cette proposition vise à assurer à l’entreprise s’implantant en France une stabilité dans la réglementation applicable à son site d’implantation pour une durée de cinq ans. Cette stabilité se ferait dans le cadre d’un contrat avec l’État, la Région et l’agglomération d’accueil, sur la base du volontariat. Il s’agit de sécuriser l’investisseur français, européen ou étranger dans son projet et de lutter contre l’insécurité juridique à laquelle il peut faire face. Cela s’adresse à la fois aux entrepreneurs français et étrangers : il y a selon moi une faille dans la politique d’accompagnement qui fait que l’on n’accompagne pas suffisamment les entreprises françaises dans notre politique d’attractivité. C’est pourquoi l’une de mes propositions est de faire de Business France l’agence globale de l’attractivité en France. Pour moi l’attractivité, c’est certes le Taiwanais qui vient du bout du monde et veut ouvrir une giga usine, mais c’est avant tout l’entrepreneur breton qui veut réussir en Alsace.

Vous souhaitez également renforcer le rôle des préfets et faciliter leur droit de dérogation pour contourner les normes réglementaires ?

Je souhaite effectivement renforcer leur rôle de décision sur les projets d’implantation et leur redonner un pouvoir d’arbitrage plus important sur les agences et opérateurs de l’État. Aujourd’hui, lorsqu’un investisseur décide de s’implanter en France, les problèmes commencent lors du dernier kilomètre : il peut avoir jusqu’à 40 interlocuteurs différents entre les différents échelons administratifs et réglementaires locaux et nationaux. Il y a également un risque systématique de fragmentation de la décision publique avec des directions régionales qui peuvent contre-arbitrer des ordres pris par un préfet. Pour que cela fonctionne, il faut quelqu’un qui décide et qui arbitre pour que les règles du début soient les mêmes que les règles à la fin. Les régions où les implantations fonctionnent le mieux sont celles où les acteurs publics sont organisés en mode projet, qui parlent d’une voix unifiée auprès des investisseurs intéressés. Je milite ainsi pour cette organisation en mode "projet" à tous les échelons, avec une équipe dédiée qui traite l’ensemble des demandes considérées comme stratégiques. L’une de mes propositions majeures est de nommer des sous-préfets "Investissement et attractivité", chargés de coordonner, en mode projet, les administrations et les opérateurs publics impliqués.

Après six ans de bataille, le groupe agroalimentaire breton Le Duff a finalement abandonné son projet d’usine de viennoiseries industrielles, notamment à cause d’oppositions écologistes. Est-ce que réindustrialisation et écologie sont compatibles selon vous ?

Je ne ferai jamais partie du camp de ceux qui expliquent qu’il faut sacrifier la protection de l’environnement pour assurer, à tout prix, notre développement économique de court terme. Les deux objectifs sont totalement compatibles. La combinaison industrie et décarbonation fonctionne si la loi est adaptée à chaque territoire de France. Or aujourd’hui la loi s’applique de la même manière à Saint-Nazaire, à Dunkerque, à Ajaccio ou à Châteauroux, alors que, pour des raisons géographiques et naturelles, sans parler des spécificités des industries de chaque région, c’est tout simplement impossible. On se retrouve dans des contradictions majeures. Nous proposons de donner plus de pouvoir aux élus locaux afin qu’ils puissent faire des expérimentations pour adapter la loi aux spécificités locales. Lorsqu’une entreprise s’installe et artificialise x hectares, elle doit aujourd’hui compenser son empreinte environnementale à proximité immédiate de son implantation. Je ne suis pas pour supprimer cette exigence de compensation. Mais nous demandons que l’entreprise puisse compenser son activité à l’échelle de la région par exemple en investissant dans les parcs naturels régionaux, et non plus seulement dans un périmètre géographique restreint. Et si, en matière de surface, je suis pour compenser plus que la surface artificialisée, nous proposons un plafonnement de la compensation afin d’éviter les effets cumulatifs, voire multiplicateurs liés à l’empilement des lois et réglementations en la matière.

Quelle suite va être donnée à votre rapport ?

Ces propositions sont le fruit des plus de 200 auditions que j’ai menées et de mes échanges avec près de 200 maires et élus locaux et plus de 450 entrepreneurs. En tant que député de la majorité, l’ensemble de ces propositions a été travaillé avec les cabinets des différents ministres et les ministres eux-mêmes. En concertation avec eux, je travaille actuellement à la préparation des textes législatifs. Soit une partie des propositions de mon rapport sera intégrée aux projets de loi en cours de préparation sur l’attractivité et la simplification, soit elles feront l’objet d’une proposition de loi ad hoc. Tout est sur la table.

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