Bretagne

Environnement

Enquête Comment les entreprises bretonnes s’adaptent au manque d’eau

Par Isabelle Jaffré, le 08 novembre 2022

À l’enjeu de la qualité de l’eau s’ajoute désormais celui de sa disponibilité en Bretagne. Une situation difficile à appréhender dans une région réputée pour sa pluie. Mais les entreprises n’ont pas attendu la sécheresse pour diminuer leur consommation. La pénurie d’eau de l'été 2022 a cependant conforté l’idée qu’il fallait agir vite, pour éviter d’avoir à arrêter les productions dans le futur.

Le site de JRS Marine Products, au bord de l’Élorn (Finistère) puise l’eau du ruisseau qui passe sur son terrain.
Le site de JRS Marine Products, au bord de l’Élorn (Finistère) puise l’eau du ruisseau qui passe sur son terrain. — Photo : DR

Où est passée l’eau ? Sans la pluie qui fait pourtant sa réputation, la Bretagne a fait face cet été à des séries d’incendies. Avec une sécheresse depuis fin 2021, devenue "crise sécheresse" au milieu de l’été 2022, les préfectures ont dû mettre en place des restrictions de consommation d’eau (fermeture des stations de lavages, interdiction de remplir les piscines, etc.) dont certaines étaient encore en vigueur en octobre ! Une situation qui n’est pas inédite mais assez rare pour inquiéter les autorités, les habitants mais aussi les entreprises. "Il y a une dizaine d’années, nous avons commencé à investir dans des équipements pour réduire la consommation d’eau, explique Arnaud Delafon, directeur de JRS Marine Products (70 salariés, 23 M€ de CA) à Landerneau, qui extrait des alginates des algues marines. Mais nous l’avions fait pour réduire notre facture. Jamais nous n’aurions pensé qu’ils nous permettraient de continuer à produire !"

En effet, cet été, les arrêtés préfectoraux ont limité les quantités d’eau consommées, impactant le fonctionnement de certaines activités, notamment dans les secteurs industriels et agroalimentaires. "Il n’est pas question pour l’instant de demander plus d’efforts aux entreprises. La majorité en fait déjà beaucoup, ne serait-ce que parce que l’eau coûte cher", souligne en effet le préfet du Finistère, Philippe Mahé.

Un programme Ecod’o né dans le Morbihan

Les entreprises bretonnes ont cependant pris conscience que la disponibilité de la ressource eau devient aussi cruciale que sa qualité, même en Bretagne. Le réseau des CCI de Bretagne, l’Association Bretonne des Entreprises Agroalimentaires (ABEA) et la Coopération Agricole Ouest se sont par exemple associés pour accompagner les industriels dans leurs démarches d’économie d’eau. Un kit sécheresse est ainsi disponible gratuitement depuis cette année. Il contient un décryptage de l’impact des arrêtés sécheresse sur les activités industrielles, une liste d’actions techniques pour réduire leurs consommations d’eau, une trame de plan de suivi et un tableau à compléter permettant de présenter et tenir à jour le plan d’actions hydro-économes de l’entreprise.

Ce kit accompagne une initiative plus large appelée Ecod’o et piloté par les CCI bretonnes. Lancée ces deux dernières années en Morbihan, elle s’est déployée dans les autres départements en 2022. Un premier bilan du test morbihannais est plutôt positif. Plus de 70 entreprises ont pris part au programme: 45 ont été diagnostiquées, 8 % d’économies d’eau potentielles ont été identifiées en eau potable et 12 % en eaux non conventionnelles. "10 % d’économies d’eau d’ores et déjà réalisées sur le premier programme Ecod’o 1 (31 entreprises concernées)", note la CCI du Morbihan dans son bilan.

Pour les entreprises inscrites à Ecod’o, les avancées sont donc tangibles. En investissant plus de 20 millions d’euros ces cinq dernières années dans son usine de Lanester (Morbihan), le groupe pharmaceutique Guerbet (2 600 salariés, 750 M€ de CA) a mis en place un dispositif consistant à réinjecter ses effluents aqueux dans les fluides de refroidissement. Une démarche payante pour cette entreprise qui produit des agents de contraste à base d’iode pour les examens par rayons X : "Cela nous a permis d’économiser environ 20 000 m3 d’eau potable sur un an", rappelle Frédéric Pétrus, le directeur de ce site industriel classé Seveso d’environ 10 ha qui emploie plus de 220 personnes.

Frédéric Pétrus, le directeur du groupe pharmaceutique Guerbet.
Frédéric Pétrus, le directeur du groupe pharmaceutique Guerbet. - Photo : Bertrand Tardiveau

Faire un diagnostic

En Bretagne, certains territoires sont en première ligne sur la gestion de l’eau. L’île de Groix a, par exemple, été placée en alerte renforcée au printemps puis en crise sécheresse au tout début de l’été avec quelques semaines d’avance sur le reste de la Bretagne. Une usine de dessalement de l’eau de mer a même dû être mise en service pour pourvoir aux besoins en eau potable de la population. Dans ce contexte, la conserverie Groix et Nature (4,5 M€ de CA, une trentaine de salariés) est parvenue malgré tout à maintenir sa production. "Cette situation climatique n’a pas affecté notre production car nous avions anticipé cela grâce au programme Ecod’o. Nous avons fait un diagnostic qui nous permet d’optimiser l’utilisation de l’eau dans nos process", explique la dirigeante Marianne Guyader.

Parmi les industriels très concernés, on retrouve les brasseurs. Car pour faire de la bière, il faut de l’eau. Beaucoup d’eau. "Le ratio communément donné est de 4 à 5 litres d’eau pour faire un litre de bière", indique Marc-Olivier Bernard, DG de la Brasserie de Bretagne à Concarneau (44 salariés, 19,8 M€ de CA). "Quand nous avons construit notre nouvelle usine en 2020, notre consommation d’eau a été l’une de nos préoccupations. Aujourd’hui, nous consommons 3,5 litres d’eau pour faire un litre de bière. Principalement pour le nettoyage des installations", poursuit-il. En 2021, la brasserie a consommé 40 000 m3 et prévoit 45 000 m3 environ en 2022. "À l’achat, l’eau nous coûte 50 centimes par hectolitre soit une facture annuelle de 200 000 euros", détaille le patron. L’entreprise travaille avec l’ABEA sur les différents moyens de faire baisser cette consommation. Elle investit environ 450 000 euros dans des capteurs. "Car la première étape pour réduire le volume d’eau utilisé est de connaître précisément notre consommation".

Les réserves d’eau pour la production et les cuves d’eau pour le nettoyage de la Brasserie de Bretagne à Concarneau.
Les réserves d’eau pour la production et les cuves d’eau pour le nettoyage de la Brasserie de Bretagne à Concarneau. - Photo : DR

Investir pour économiser

Un travail déjà effectué par Jean-Pierre Rennaud, qui a fondé sa brasserie La Bière de Groix (5 salariés, 500 K€ de CA) en 2019 sur l’île de Groix. "L’un des enjeux consistait à produire jusqu’à 2 000 hectolitres avec des ressources par nature restreintes ou peu accessibles, en raison de notre situation insulaire. Aussi, le procédé que nous avons mis au point permet d’obtenir un litre de bière avec seulement 3 litres d’eau", explique cet ingénieur biologiste de 64 ans. L’eau du site est réutilisée pour refroidir ou réchauffer les différents circuits de distillation. Le DG de la Brasserie de Bretagne aimerait, lui, faire du "re-use". "C’est-à-dire réutiliser l’eau de nettoyage, que nous traitons avant de la rejeter dans le réseau communal, explique le Finistérien. Elle est "propre". Suffisamment, en tout cas, pour le nettoyage. Mais c’est interdit. Il existe des expérimentations dans d’autres pays d’Europe, mais ce n’est malheureusement pas pour tout de suite."

La Cooperl recycle la plus grande partie de ses eaux usées, notamment avec la technique de l’osmose inverse.
La Cooperl recycle la plus grande partie de ses eaux usées, notamment avec la technique de l’osmose inverse. - Photo : Matthieu Leman

Les très grosses coopératives agricoles aussi se sont emparées du sujet depuis de nombreuses années. La Cooperl, coopérative agricole et agroalimentaire du Grand Ouest (7 700 salariés, 2,45 Md€ de CA) a mis en place un système de gestion de l’eau intégral qui assure le recyclage d’une grande partie de ses eaux usées. "On pourrait les recycler à 100 % mais des contraintes réglementaires nous en empêchent", regrette Franck Porcher, directeur des activités environnementales de la coopérative basée dans les Côtes-d’Armor. Une partie est réutilisée pour le nettoyage des unités de production, pour refroidir les équipements et pour brumiser les animaux qui attendent d’être abattus dans ses installations. Au total, la coopérative costarmoricaine estime à 62 000 m3 l’économie d’eau réalisée depuis 2018, grâce à la modification des circuits, l’optimisation du nettoyage et de meilleurs moyens de mesures et de maîtrise des consommations pour les branches industrielles.

Des associations qui demandent des comptes

L’usage de l’eau est aussi depuis longtemps une préoccupation des associations environnementales, qui demandent des comptes aux entreprises. Le collectif Douriou Gouez et l’association Eau et Rivières de Bretagne ont ainsi dénoncé le projet de ferme d’élevage de saumons de l’entreprise norvégienne Smart Salmon, à Plouisy (Côtes-d’Armor). Selon ses promoteurs, l’installation consommerait 600 m3 d’eau par jour. Devant les protestations, les dirigeants norvégiens de Smart Salmon se sont déplacés en France début octobre et ont annoncé deux mesures d’économie d’eau : sur les 600 m3 prélevés, 580 m3 seront purifiés puis rejetés. Résultat, "une consommation ramenée à 20 m3 par jour", selon les dirigeants norvégiens. Autre technologie que l’entreprise s’est déclarée prête à installer sur le site : la recirculation de l’eau dans l’usine, qui permettrait de ne pas prélever d’eau jusqu’à trois semaines d’affilée. Smart Salmon espère ainsi produire dans les Côtes-d’Armor 8 000 tonnes de saumon par an à partir de septembre 2026, après un début de construction des bâtiments en janvier 2024 et le commencement de l’élevage en janvier 2025.

"Il ne faut surtout pas opposer les usages, réagit Jean-Philippe Crocq, président de la CCI Ille-et-Vilaine et dirigeant d’Ocène, une PME qui travaille sur le traitement de l’eau. En disant "on arrête l’agriculture ou l’industrie parce qu’elles consomment trop d’eau et parce qu’il faut alimenter les populations", des personnes se retrouvent au chômage et si on arrête l’agriculture il n’y a plus rien à manger."

Pour tenter de rapprocher les deux visions, des cabinets de conseil en environnement proposent leurs services. C’est le cas de Cédric Fontaine. Pionnier en 2005 de la valorisation des eaux de pluie, l’ingénieur en environnement a créé le premier bureau d’étude spécialisé sur cette thématique : Fontaine Ingénierie à Rennes. "Jusqu’à présent, mes clients étaient beaucoup de collectivités et de constructeurs. Mais depuis deux ans, et tout particulièrement depuis cet été, il y a beaucoup d’industriels qui s’intéressent à la récupération d’eaux de pluie. Il y a une vraie prise de conscience écologique et sociétale", pointe le chef d’entreprise, qui évoque aussi une pression des pouvoirs publics.

"Sur certains sites, nous pouvons obtenir des réductions de consommation d’eau sur des process industriels au-delà de 50 %. Ça peut représenter plusieurs milliers de mètres cubes par an", souligne Cédric Fontaine, qui estime un retour sur investissement entre 5 et 7 ans dans du matériel de recyclage (jusqu’à 50 000 euros de budget selon les machines). De quoi inciter les entreprises à se lancer dans ces investissements. "De toute façon, nous n’avons pas vraiment le choix. L’effort doit être collectif", conclut Marc-Olivier Bernard de la Brasserie de Bretagne.

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