C’est un montant d’investissement impressionnant pour une PME de 150 salariés comme Weeecycling, spécialiste du recyclage, de l’économie circulaire et du traitement des métaux critiques. Pas moins de 85 millions d’euros vont être mis sur la table par l’entreprise fin d’augmenter ses capacités de traitement sur son site normand, situé à Tourville-les-Ifs à côté de Fécamp.
Une somme qui interpelle forcément puisqu’elle rapproche la PME des montants d’investissements de grands acteurs économiques régionaux comme la filiale française du chocolatier italien Ferrero qui annonçait en mai dernier, lors du sommet Choose France, de nouveaux investissements pour un montant de 95 millions d’euros à destination de ses sites normands.
Lancé en 2020 par Serge Kimbel, Weeecycling permet de produire des métaux stratégiques (or, argent, rhodium, platine…) transformés sous la forme souhaitée par les industriels, à partir de leurs propres déchets, pour ensuite être à nouveau incorporés à la production. Pour y parvenir, Weeecycling est équipée de plusieurs types de four permettant pour les déchets solides de passer à travers des étapes d’oxydoréduction thermique et de former un alliage séparé d’une partie des impuretés et métaux communs qui seront valorisés par ailleurs dans le procédé. Et pour produire un métal de haute pureté sous la forme souhaitée par ses clients (sels, grenailles…), l’entreprise a mis en place sur son site diverses techniques de chimie séparative afin de travailler chaque métal séparément et les purifier selon les spécifications techniques soumises par les clients.
Des déchets très variés
Weeecycling traite ainsi les composants électriques et électroniques, les ordinateurs portables, les téléphones portables, des équipements de réseau ou de télécommunications, ou encore les déchets générés par les métiers de la galvanoplastie et du traitement de surface (bains usés de traitement et de rinçage, résine de récupération des métaux, limailles, poussières…), prototypes et matériels sensibles et stratégiques, ainsi que de rebuts de production divers contenant des métaux précieux.
Les catalyseurs et autres produits à base de métaux précieux employés dans les secteurs de la chimie, de la pharmaceutique et de la cosmétologie, ainsi que les déchets issus du secteur de la joaillerie/bijouterie font aussi partis des déchets recyclés par l’entreprise normande. Après affinage, Weeecycling propose une gamme de métaux transformés en grenailles ou anodes à destination des industriels des secteurs de l’aéronautique, du spatial et de la défense, de la chimie, pharmaceutique et cosmétologie, ou encore des fabricants d’équipements industriels.
Une demande en forte hausse
Si l’investissement est conséquent, c’est parce que la demande est en forte hausse, explique Serge Kimbel, PDG et actionnaire à 100 % de Weeecycling : "La demande en métaux critiques est en croissance et le mouvement que nous avons impulsé de retraitement des déchets commence à faire écho auprès des industriels. De fait, la demande est devenue largement supérieure à nos capacités, de la part des industriels mais aussi du côté de l’État. Notre investissement est là pour répondre à cette demande."
L’objectif du projet d’agrandissement porté par la direction de l’entreprise consiste en un doublement de la surface de production actuelle, afin de passer de 15 000 à 30 000 mètres carrés de surface d’exploitation couverte. En plus des nouveaux bâtiments, Weeecycling prévoit l’installation d’un nouveau four et de nouveaux matériels hydro-métallurgiques, ainsi qu’une chaîne de tri pour les déchets électroniques en partie automatisée. Au total, l’entreprise prévoit un investissement industriel de 85 millions d’euros sur trois ans.
Multiplier par cinq le chiffre d’affaires d’ici 2030
"Avec ce nouveau programme d’investissement, nous avons l’ambition de multiplier par cinq notre chiffre d’affaires à l’horizon 2030", annonce Simon Vaillant, chargé de développement chez Weeecycling. L’entreprise pourrait ainsi passer de 50 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024 à 250 millions d’euros en 2030, d’après les prévisions de la direction. L’investissement aurait également un fort impact sur la production du site fécampois qui traite actuellement 15 000 tonnes de déchets par an, et pourrait atteindre des capacités de traitement de 80 000 tonnes par an. Avec l’objectif de pouvoir traiter de nouveaux métaux comme le gallium, le germanium, ou encore l’étain et le nickel, ainsi que des métaux issus des incinérateurs d’ordures ménagères.
50 créations d’emplois
Pour soutenir son imposant projet idustriel, Weeecycling annonce un cycle de recrutement en cours pour tous les types de métiers de son activité, du technicien à l’ingénieur, en passant par les métiers de la comptabilité, HSE, qualité, ou encore logistique et laboratoire. Alors qu’elle compte 150 salariés, la PME cherche à recruter 50 nouveaux collaborateurs sur la période 2025-2026 et vise un effectif total de 250 personnes d’ici 2030.
Afin d’assurer les nombreux recrutements à venir, la direction de Weeecycling a mis en place une stratégie d’image en partenariat avec la Région Normandie, pour un travail sur la marque employeur. Campagne de communication, sponsoring dans les domaines de la voile et du tennis… "L’objectif est de forger une image positive de la société, et la voile permet notamment de communiquer sur les atouts de la région Normandie. De plus, la conjoncture nous est favorable avec la médiatisation des métaux critiques et leur importance stratégique", se réjouit Serge Kimble, PDG de Weeecycling.
Partenariats avec les grandes écoles
L’entreprise a aussi noué des partenariats avec de grandes écoles et fait notamment partie de la chaire Mines Urbaines, consacré au développement de nouvelles filières de recyclage des ressources issues des DEEE (Déchets d’Equipements Electriques et Electroniques), et portée par Eco-systèmes et ParisTech et trois grandes écoles : Arts et Métiers, Chimie ParisTech et Mines Paris – PSL. "Il y a une dynamique autour de notre activité qui intéresse nombre d’écoles auxquelles nous sommes connectées", souligne Serge Kimbel qui n’oublie pas le tissu économique normand pour son développement : "Suite à des fermetures de sites industriels comme celui d’Exxonobil à Gravenchon ou Stillwater à Sandouville, il y a de nombreuses compétences que nous pouvons récupérer en région, car de nombreux salariés ont travaillé dans le secteur de la chimie. Ce sont donc des profils qui savent opérer des process industriels qui nous correspondent."
Des raisons géostratégiques
Weeecycling a pu arriver à un tel financement grâce à une forte impulsion de l’État pour porter le projet d’agrandissement de l’entreprise. "Nous ne serions pas arrivés à des investissements pareils sans la résilience nationale et européenne pour assurer l’accès aux métaux critiques. L’État et l’Europe participent largement à notre financement dans l’optique de pouvoir maîtriser l’accès à ces métaux critiques qui entrent dans le développement de la croissance verte, de la numérisation, du mix énergétique et de la mobilité. Tous ces développements sont impossibles sans les métaux critiques pour les accompagner", souligne Serge Kimbel.
"Les crises géopolitiques comme celle entre la Russie et l’Ukraine nous ont fait comprendre que ces métaux critiques provenaient souvent de pays en conflits ou en tensions économiques"
Cette implication de l’État et de l’Europe touche aux enjeux géostratégiques et de souveraineté à travers la possibilité de disposer d’un accès sécurisé à ces métaux critiques, matérialisée par le "Critical raw materials act" de 2023, le plan de l’Union européenne pour sécuriser ses approvisionnements en métaux. Un plan destiné à sécuriser l’approvisionnement de l’Europe en matières premières, notamment conçu pour favoriser l’établissement de projets miniers et d’usines de raffinage sur le sol européen. "Les crises géopolitiques comme celle entre la Russie et l’Ukraine nous ont fait comprendre que ces métaux critiques provenaient souvent de pays en conflits ou en tensions économiques, ce qui génère beaucoup de facteurs d’instabilité en matière d’approvisionnement. C’est notamment la raison du financement américain d’armes à l’Ukraine en contrepartie de l’accès à ses ressources minières", rappelle le dirigeant.
Un soutien de poids de l’État et de l’Europe
Le soutien financier de l’État français a permis à Serge Kimbel de construire un projet de développement bien plus ambitieux que celui imaginé au départ. Si le dirigeant ne souhaite pas dévoiler le montant de l’aide accordée par l’État à son projet d’agrandissement, il assure cependant qu’elle représente "une part significative des 85 millions d’euros. L’implication de l’État a permis une impulsion beaucoup plus forte au projet, le faisant passer d’une échelle d’investissement de 1 à 3." Le PDG de Weecycling reconnaît également que cette implication de l’État français lui permet une plus grande sérénité dans la poursuite de son développement : "Je bénéficie d’un accompagnement et au final je prends moins de risque grâce à cet engagement de l’État." Weeecycling bénéficie également de l’accompagnement de banques locales (Crédit Agricole et CIC) pour le financement de son projet d’agrandissement : "Elles nous accompagnent avec des prises de risques et continuent de croire en nous", se félicite le dirigeant.
Weeecycling va aussi bénéficier d’une aide de l’Europe dans le domaine de la recherche via des groupements européens comme le projet Futuram destiné à sécuriser l’approvisionnement en matières premières secondaires et critiques dans l’Union européenne. Futuram développera la base de connaissances sur les matières premières secondaires sur la disponibilité et la récupérabilité des matières premières secondaires au sein de l’Union européenne, avec un accent particulier mis sur les matières premières critiques.