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Vincent Laudat (CCI Normandie) : "La Normandie a encore la chance d’être emmenée par l’activité mondiale"
Interview Normandie # Conjoncture

Vincent Laudat président de la CCI Normandie "La Normandie a encore la chance d’être emmenée par l’activité mondiale"

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Après un début d’année 2025 inquiétant où l’activité économique normande a accusé une nette récession tous secteurs confondus, le bilan de fin d’année redresse légèrement les inquiétudes. Vincent Laudat, président de la CCI Normandie, très déçu des mesures gouvernementales, reste confiant dans les atouts de la région.

Vincent Laudat, président de la CCI Normandie, estime que le Gouvernement ne respecte pas le deal avec les CCI, en poursuivant ses prélèvements, sans restituer ces sommes aux entreprises — Photo : DR

Quels sont les secteurs porteurs en cette fin d’année 2025 ?

Peu de chiffres vont en ce sens, traduisant des résultats soit en baisse, soit à l’équilibre. Si tous les secteurs ont redressé leurs chiffres d’affaires au second semestre 2025, on partait de très loin. Ainsi, les secteurs de la construction et des services (respectivement à -8 points et -5 points au premier semestre) espèrent faire autant que l’année dernière, finissant à zéro. En revanche, l’industrie (-19 points) et le commerce (-15 points), les plus en difficulté sur les six premiers mois, terminent l’année 2025 à -10 points et -11 points.

Quels facteurs expliquent cette morosité ?

En France, 75 000 entreprises seront défaillantes cette année. On identifie trois raisons principales à cela : 38 % des chefs d’entreprise les attribuent à la baisse de la fréquentation (pour le commerce) ou de la demande (pour le B to B et l’industrie). La hausse du coût de l’énergie reste ensuite un élément très fort. D’ailleurs, une nouvelle fiscalité sur l’énergie est apparue, qui est un élément néfaste pour les entreprises. Enfin, la hausse du coût des matières premières, toujours dans ce trio de tête. En revanche, les problèmes de recrutement ne s’imposent plus comme il y a deux ou trois ans.

L’investissement en Normandie est-il à l’arrêt ?

De façon globale au premier semestre 2025, les indicateurs d’investissements étaient dégradés, au point d’accuser des chutes de 10 points dans la construction, -12 points dans l’industrie, -13 points dans les services et -16 points dans le commerce, totalisant un recul de 13 % des investissements normands. Nos projections du second semestre sont à peine meilleures, envisageant une baisse de 9 points dans la construction, -11 pour les services, — 13 points dans l’industrie, le commerce guère confiant à -14 points, résultant à un retrait de 11 % des perspectives normandes d’investissement. Le tout étant lié aux incertitudes, au manque de cap de l’État.

Comment observez-vous la cascade de plans de licenciement annoncés ces dernières semaines ?

On avait relancé le dispositif "CCI prévention" sur l’ensemble de nos CCI territoriales et de la CCI Normandie au vu de toutes ces défaillances très importantes, en mettant en place une écoute pour accompagner les dirigeants en difficulté. Ce qui a été plus ou moins saisi. Les tribunaux de commerce avec leurs cellules de prévention, l’association "60 000 Rebonds" et le dispositif Apesa (Aide Psychologique pour les Entrepreneurs en Souffrance Aigüe) ont aussi fait leur part du travail. La profession des experts-comptables est aussi très présente dans ces moments-là pour les chefs d’entreprise.

"Nos entreprises françaises ont beaucoup moins de trésoreries que leurs homologues européens et ça ne passe plus. La fiscalité des entreprises est véritablement confiscatoire, les privant de marges"

Un signal vous inquiète-t-il particulièrement ?

Les TPE-PME étaient les principales structures touchées par ces défaillances jusqu’à présent. Or, on voit aujourd’hui à la barre du tribunal des entreprises de taille plus importante - presque des ETI - qui semblaient pourtant plus résilientes. C’est une véritable inquiétude et tout cela est lié à la surabondance de fiscalité, de normes. Dans ce cadre, nos entreprises françaises ont beaucoup moins de trésoreries que leurs homologues européens et ça ne passe plus. La fiscalité des entreprises est véritablement confiscatoire, les privant de marges.

Quelles répercussions l’instabilité politique de ces derniers mois fait-elle craindre à l’économie ?

En l’absence de visibilité, les entreprises vont d’abord suspendre leurs arbitrages et, donc, leurs investissements. Ce qui aura un impact sur le tissu économique, parce que l’activité de nombreuses entreprises est tributaire des investissements des donneurs d’ordres ou d’ETI. Tout cela est grippé. Vient ensuite la baisse de la fréquentation et de la consommation. Cette inquiétude des consommateurs entraîne une sur-épargne. Selon les données de la Banque de France, le taux d’épargne des Français est à 18,8 % (le plus élevé depuis 45 ans, hors période covid) alors qu’une épargne "normale" se situe entre 10 et 15 %, signifiant que les consommateurs brident, eux aussi, leurs achats. Entre les entreprises qui n’investissent pas et des consommateurs qui n’achètent plus, on assiste à un phénomène convergent qui baisse l’activité.

Quelles perspectives voyez-vous pour 2026 ?

L’année 2026 va s’écrire, en partie, avec ce qui va se passer fin 2025 : le Parlement est maintenant le lieu de pouvoir, puisque les gouvernements se succèdent sans aucun biais sur l’activité. Or, il bloque, par son tripartisme, les décisions politiques des gouvernements successifs actuels. Si on arrive à faire aboutir un projet de loi de finances (PLF), l’histoire s’écrira différemment que si on ne parvient pas à le faire aboutir.

"Quand, en une semaine, on arrive à faire voter plus de 30 milliards d'impôts supplémentaires, vous vous doutez bien qu'une entreprise étrangère voulant se développer ne va pas choisir la France en 2026"

Reste que l’image renvoyée aux dirigeants d’entreprise, par ce cafouillis complet, ne va pas les engager à investir. Pas plus cela n’engagera des pays tiers comme ceux invités à la conférence "Choose France" (le 17 novembre) à venir investir chez nous, ne sachant pas à quelle sauce ils seront mangés ! Quand, en une semaine, on arrive à faire voter plus de 30 milliards d’impôts supplémentaires, vous vous doutez bien qu’une entreprise étrangère voulant se développer ne va pas choisir la France en 2026. Et nous, CCI, on a le rôle exactement inverse, devant rassurer sur la qualité de vie sur nos territoires, la qualité des étudiants formés, la qualité des dispositifs de formation par alternance et le rayonnement de notre région.

Dans ce contexte, quels sont les atouts de la Normandie ?

On a quand même la chance d’être dans une région qui est très dynamique, avec un Axe Seine très fort, une industrie encore présente presque à 20 % du PIB normand et une capacité d’exportation représentant 38 % de son PIB. C’est une région "monde" qui connaît, certes, une morosité intérieure, mais du fait de sa grande exposition à l’international, a encore la chance d’être emmenée par l’activité mondiale. Et puis, nous avons de grands chantiers présents sur notre territoire, comme le double EPR de Penly et les travaux d’Orano dans les zones de Cherbourg et Dieppe qui auront une très forte activité. Notre rôle de CCI consiste précisément à accompagner les entreprises pour répondre à ces grands marchés qui auront lieu dans plusieurs années, voire les prochaines décennies. J’ai l’habitude de dire que plus on se rapproche de Paris, plus on s’étiole et plus on voit le verre vide au lieu de voir le verre plein quand on est en Normandie. On voit le verre plein en Normandie parce que tout ce qui est annoncé et prévu peut écrire quelque chose d’important parce que cette abondante énergie décarbonée en Normandie est un atout extraordinaire.

Le projet de loi de finance projette de raboter d’un tiers les financements octroyés par l’État. Comment considérez-vous cette mesure et seriez-vous favorable à un rapprochement ou à une fusion avec les Chambres de métiers ?

Nous avons eu la satisfaction de voir l’ensemble de nos quinze amendements validés en commission des finances par l’ensemble des députés, toutes tendances politiques confondues, pour casser cette perte. Sous l’impulsion de la Direction Générale des Entreprises, nous auditons nos clients, nos ressortissants ainsi que les acteurs avec lesquels on travaille, exprimant 83 % de satisfaction. Les acteurs locaux que sont les députés ont vu que notre mission avait du sens et une efficience. Pour l’instant, on peut être inquiet sur le PLF présenté par le gouvernement, mais on est rassuré par les amendements qui ont été validés par les députés.

De quelles façons les mesures gouvernementales vous paraissent inadaptées ?

Depuis trois à quatre ans, le PLF s’écrit de la même façon pour les CCI et nous sommes très déçus par le gouvernement. Nous avions un plan triennal de maintien de notre ressource fiscale et, au bout d’un an, il a déjà été cassé. La confiance avec le gouvernement est perdue. Comme toujours, nous nous tournons vers le territoire, vers nos chefs d’entreprise et nos députés, qui, toutes tendances confondues, nous soutiennent. Si la CCI Normandie reçoit une enveloppe située entre 15 et 20 % de son budget annuel, nous avons néanmoins baissé de 70 % notre dépendance à la ressource fiscale. Mais l’État ne respecte pas le deal : baisser la ressource fiscale des CCI et des chambres de métiers, mais restituer ces sommes aux entreprises. Or, la fiscalité dans ce domaine n’a fait qu’augmenter, l’État continuant de prélever 1,5 milliard d’euros par an auprès des CCI, lorsque seuls 500 millions d’euros nous sont restitués. Il s’agit donc d’un impôt déguisé. L’État a donc menti, une fois de plus, du fait de son incapacité à gérer les sommes qui lui sont confiées.

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