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Vers une renaissance de la filière industrielle solaire en Rhône-Alpes ?
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Vers une renaissance de la filière industrielle solaire en Rhône-Alpes ?

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Alors que la France et la région Auvergne-Rhône-Alpes nourrissent de fortes ambitions en termes de croissance de leurs capacités de production d’énergie solaire, la dépendance vis-à-vis de la Chine pour l’approvisionnement en panneaux et en cellules photovoltaïques pose question. Les acteurs régionaux ont-ils une place à se faire dans la reconquête de la souveraineté industrielle du solaire ?

Le jeune acteur du solaire Carbon a l'ambition de créer une gigafactory européenne de panneaux photovoltaïques en 2025 — Photo : Carbon

En Isère, Superphénix renaît de ses cendres. À la place de cet ancien réacteur arrêté en 1997, situé dans l’ex-centrale nucléaire de Creys-Malville, en bordure du Rhône, EDF Renouvelables a démarré, en mai 2022, la construction d’une centrale solaire. 22 000 panneaux répartis sur 10 hectares, qui produiront à terme assez d’énergie pour alimenter près de 6 000 personnes.

Pour certains, cette renaissance a néanmoins un goût amer. Pour construire cette centrale, EDF Renouvelables fera venir ses panneaux photovoltaïques de Chine. Un détail qui peut sembler surprenant de la part de cette filiale d’EDF qui a racheté en 2012 l’entreprise Photowatt (19 M€ de chiffre d'affaires en 2021, 200 salariés), acteur historique de la filière photovoltaïque basé à Bourgoin-Jallieu, à 30 kilomètres de là. "Ce n’est pas une exception, c’est systématique, regrette Émilie Brechbuhl, ingénieure et déléguée syndicale CFE-CGC au sein de Photowatt. En 2020 et 2021, EDF Renouvelables n’a répondu à aucun appel d’offres avec Photowatt. Ils estiment que les panneaux que nous produisons ne sont pas assez compétitifs." Et pour cause. En 2021, EDF Renouvelables (qui n’a pas répondu à nos sollicitations) avait cherché à trouver un repreneur pour l’ancien fleuron de la filière, en déficit structurel (23 M€ en 2021, 44 M€ en 2020). En vain. Début juillet, Photowatt a fermé définitivement son atelier de fabrication de cellules, ne conservant plus que son activité d’assemblage de modules.

De fortes ambitions pour la production d’énergie solaire

La trajectoire de Photowatt contraste avec les fortes ambitions des pouvoirs publics et des représentants de la filière solaire en matière de développement des capacités de production d’énergie photovoltaïque, dans un contexte marqué par la flambée de prix de l’énergie et les incertitudes quant aux approvisionnements. La France s’est fixé l’objectif de 100 gigawatts (GW) de solaire installés en 2050 (contre 13 gigawatts en 2022). Pour sa part, la Région Auvergne-Rhône-Alpes, troisième territoire français en termes de puissance installée fin 2020 et premier en nombre d’installations, projette d’atteindre 6,5 GW en 2030. Soit une multiplication par cinq du parc actuel (1,4 GW), ou presque. En juin, le nouveau directeur général du syndicat professionnel Aura Digital Solaire, Pierre Genin, a annoncé des objectifs plus grands encore : 10 GW de capacités installées en 2030. "C’est très ambitieux mais tout à fait réaliste en termes de capacité de la filière à monter en puissance", assure le directeur général. Le projet de loi relatif à l’accélération des énergies renouvelables devrait par ailleurs lever un certain nombre de barrières juridiques et administratives qui freinent aujourd’hui le développement du photovoltaïque.

Néanmoins, ce développement pose question. Aujourd’hui, seuls 3 % des panneaux sont produits en Europe. Le reste est importé d’Asie. De Chine, dans la majorité des cas. Et cette dépendance a un prix. "Un certain nombre d’acteurs connaissent des difficultés d’approvisionnement, raconte Nicolas Ott, directeur du développement de l’énergéticien BCM Energy (31 M€ de CA en 2020, 42 salariés), et vice-président du syndicat professionnel régional. Ces derniers mois, certains n’ont pas été livrés du tout. D’autres ont subi du chantage sur les prix et des renégociations a posteriori."

De l’accès au silicium jusqu’à l’assemblage des modules, en passant par la fonte du silicium pour en faire des lingots, leur découpe en wafers (plaque très fine de silicium), et leur transformation en cellules, "il faudrait maîtriser une partie non négligeable de chaque étape de fabrication pour ne pas être dépendant, de la Chine notamment", poursuit Nicolas Ott.

Vers un retour des acteurs européens ?

D’autant que l’Europe, et a fortiori la France, ne l’a pas toujours été. "Cette dépendance est le résultat d’une décision, à l’échelle européenne, de favoriser la concurrence. Avant 2010, l’Europe et la France disposaient d’importantes capacités de production de panneaux", explique Pierre Genin. Entre-temps, la Chine s’est engouffrée dans la brèche, cassant les prix.

Mais à l’heure où les enjeux de souveraineté industrielle refont surface, la question de l’approvisionnement des panneaux se pose à nouveau. Ainsi que celle de la capacité des acteurs locaux à se faire une place sur ce marché ultra-concurrentiel. Les fondateurs de Carbon, eux, y croient. Lancée début 2022 par Pascal Richard (président d'Aura Digital Solaire), Pierre-Emmanuel Martin (président fondateur de l'exploitant de centrales solaires Terre et Lac et de la start-up My Energy Manager), et Philippe Rivière (président du fabricant de pièces industrielles de pointe ACI), la société basée à Roche-la-Molière, dans la Loire, prévoit la création d’une gigafactory capable de produire l'équivalent de 5 GW en panneaux solaires à l’horizon 2025, avant de grimper à une capacité de 20 GW en 2030, moyennant un investissement de 1,3 milliard d’euros. "Nous avons étudié avec attention ce qui avait pu se faire, en matière de créations et d’échecs dans la production solaire, explique Pascal Richard. Et nous avons repéré plusieurs facteurs déterminants de ces difficultés."

Manque d’ambition industrielle

Le premier d’entre eux, selon Pascal Richard, ancien dirigeant de SMA France : le manque d’ambition industrielle. "C’est historique, nous pensons petit. Il faut prendre des risques. Être ambitieux. Au moins autant que les Chinois." Une ambition qui doit se traduire dans les volumes produits. "Aujourd’hui, pour qu’une usine soit compétitive, elle doit disposer au minimum d’une capacité de production de 5 GW", abonde Nicolas Ott.

C’est d’ailleurs l’un des handicaps de Photowatt. En 2018, l’entreprise avait adopté un plan stratégique visant à porter ses capacités de production à 500 MW, "mais nous ne sommes jamais allés au bout, déplore Barbara Bazer-Bachi, élue CGE-CGC du comité social et économique de l’entreprise. La capacité de production stagne autour de 100 MW depuis des années. Nous ne pouvons pas être rentables ainsi", poursuit la déléguée syndicale, qui reproche à EDF Renouvelables de n’investir que pour "maintenir les capacités actuelles".

Autre ingrédient de cette savante recette du succès : une production intégrée, incluant la fabrication de wafers, de cellules et de modules. Ce que projette de faire Carbon. Si le projet en est encore à ses prémices - une première levée de fonds est en cours -, le consortium vient de franchir une nouvelle étape en faisant entrer le fabricant ECM à son capital à hauteur de 20 %. La société iséroise est spécialisée depuis les années 1980 dans la cristallisation du silicium. Plus concrètement, elle fabrique des fours industriels et dispose d’une filiale, Semco Smartech, spécialisée dans la transformation de plaques de silicium en cellules TOPCon, procédé d’avenir dans le photovoltaïque. "En rejoignant le projet Carbon, nous lui donnons une pérennité technologique et des compétences dans la réalisation d’usine clé en main", indique Laurent Pelissier, le dirigeant de cette entreprise de 500 salariés, 150 millions d’euros de chiffre d’affaires et 20 millions d’euros d’Ebitda, qui a réussi à maintenir la production de ces fours en France, tout en conservant sa compétitivité, sur un marché certes moins compétitif que celui des cellules. Le groupe investit chaque année entre 5 % et 7 % de son chiffre d’affaires dans la R & D. Un élément "indispensable" pour rester innovant.

Trouver les financements pour innover

"Les courbes de hausse de rendement et de baisse des coûts des acteurs chinois sont le fruit d’innovations dans les technologies et les process industriels, souligne Nicolas Ott, le vice-président d’Aura Digital Solaire. Cela nécessite un investissement considérable et chaque année. Nous l’avons un peu oublié en France", poursuit-il, insistant sur le manque de financement, à l’échelle nationale et européenne, de l’innovation à des niveaux précoces. À l’heure actuelle, le financement de la recherche rend en effet complexe la recherche de fonds pour la réalisation de prototypes industriels. "Il faut un soutien étatique et européen, important et dans la durée." C’est la stratégie qu’a adoptée le gouvernement chinois cette dernière décennie. Et ce que semble faire le gouvernement américain, qui a dévoilé il y a près d’un an, un plan stratégique de soutien à la filière photovoltaïque.

Pascal Richard, le président de Carbon, entend également faire valoir l’empreinte carbone vertueuse de ses panneaux produits en France, avec une énergie nucléaire décarbonée, face aux panneaux chinois, dont le bilan carbone est alourdi par les centrales à charbon et les milliers de kilomètres parcourus. "Nous pourrons aussi garantir une traçabilité, impossible à obtenir à l’heure actuelle, souligne-t-il. Les grandes centrales solaires qui vont émerger prochainement seront financées au moins en partie par des banques qui ont tout intérêt à investir dans des opérations transparentes."

Reste, pour ces nouveaux prétendants, à arriver sur le marché au bon moment, avec le bon produit, répondant au bon besoin. "C’est une erreur très fréquente, reconnaît Pascal Richard. Par ailleurs, tous les six mois, les performances des panneaux s’améliorent. Il faut pouvoir suivre le rythme."

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