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Vendée : Pour Michel Maffesoli « La crise n’est pas économique, elle est dans nos têtes »
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Vendée : Pour Michel Maffesoli « La crise n’est pas économique, elle est dans nos têtes »

Sociologue, professeur émérite à La Sorbonne et administrateur du CNRS, Michel Maffesoli interviendra le 20 novembre en Vendée, lors d’une conférence de l’association le Cera. Le thème : Comment les nouvelles technologies changent le monde ?

Michel Maffesoli, vous allez intervenir aux côtés du neurobiologiste Jean-Didier Vincent, lors d’une conférence sur le thème : « Comment les nouvelles technologies changent le monde ? ». Un thème extrêmement large, quel sera votre regard de sociologue ?


Michel Maffesoli : «D’abord en donnant un cadre. En rappelant qu’on vit la fin d’une époque, un mot dont la racine grecque veut dire parenthèse, ce qui signifie qu’elle s’ouvre puis qu’elle se ferme. On entre dans la «postmodernité», marquée par un changement de valeurs. Postmodernité parce qu’elle succède à la modernité, une période qui s’étend des XVII-XVIIIe siècles avec notamment Les Lumières jusqu’aux environs des années 50.


Ses valeurs peuvent se résumer autour d'un tripode : rationalisme / individualisme / foi dans le progrès. C’est aussi une société marquée par une organisation familiale mononucléaire, qui fonctionne bien jusque dans les années 50. Viennent ensuite les révoltes juveniles des années 60 : à Berkley aux USA en 1964, à Paris en mai 68.
A ce tripode succède un autre tripode : la tribu ou communauté, l’émotionnel et enfin le présent, c’est-à-dire l’hic et nunc, le «ici et maintenant ».



A l’intérieur de ce cadre, alors quel est l’impact des technologies ?
« Paradoxalement , la technologie qui avait accompagné l’émergence de ce cadre moderne, accompagne le nouveau. La technologie était née au XVII et XVIII siècles, elle avait grandi en corrélation avec le rationalisme. Elle a même contribué au désenchantement du monde pour reprendre les mots du sociologue Max Weber. Comprendre : en évacuant la religion, les légendes et coutumes, bref ce qui donne du charme à la vie.

Au contraire, les nouveaux moyens de communication avec internet, les sites communautaires, les forums divers et variés etc., tous ces espaces qui ne sont plus verticaux, mais horizontaux réenchantent le monde.»

Pourquoi ?
« Parce que vous participez, vous êtes en contact avec l’autre. Regardez les chiffres : 70% du trafic des forums de discussions sur le web ont des thèmes religieux, philosophiques ou érotiques.

On sort de l’aspect fonctionnel des choses, on sort du productivisme. La technologie avait rationalisé, elle va désormais mettre l’accent sur l’émotionnel.»


Concrètement, quel impact ce changement aura-t-il sur les entreprises ?
« Les entreprises ont flairé cette tendance depuis un moment déjà, contrairement aux élites françaises, qu’il s’agisse des experts, des politiques ou des journalistes d’ailleurs. Parce que ces dernières restent sur le vieux logiciel du XVIIIe siècle. Ce mouvement leur donne la frousse.


A l’inverse, une entreprise n’a pas le choix, elle doit en tenir compte pour continuer à faire du business ou réussir à manager les jeunes générations qui, elles, fonctionnent selon le nouveau schéma.
Cette technologie contamine la vie dans l’entreprise. Cela veut dire qu’un patron ne peut plus continuer à imposer verticalement ses décisions. Les discussions avec les équipes vont être intégrées dans la prise de décision. L’ici et maintenant, c’est également ajuster la livraison de ses produits, avec des flux tendus par exemple. Fini aussi la vision purement rationnelle du produit, les entreprises font appel aux passions et aux affectes. Cela se traduit enfin par un «marketing de tribu », on glisse du je au nous.


Vous pensez notamment au phénomène du storytelling ?
Cela en fait partie.



Avez-vous des exemples concrets de mutations ?
Je ne suis pas économiste, mais j’ai constaté certaines tendances. L’accent se place beaucoup plus sur l'aspect qualitatif du temps de présence dans l’entreprise, notamment avec l'organisation d'événements festifs ou créatifs, considérés jusqu’ici comme frivoles.

Google fait figure d’exemple, en laissant ses salariés consacrer 15 à 20% de leur temps à autre chose qu’au travail : lire, écrire de la poésie etc. , etc. Derrière, il ne faut pas se leurrer, bien sûr, il y a des retombées pour l’entreprise en termes de productivité ou de créativité. On voit ainsi la richesse des logos de Google qui changent en fonction de l’actualité. Par la même occasion, on cultive le sentiment d’appartenance.


Pour faire de l’entreprise une tribu ?
On voit plutôt DES tribus se former. Récemment, le dirigeant d’un grand groupe me confiait qu’une association LGBT (NDLR : Lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels ) s’était formée dans son entreprise. C’est un des exemples qui va le plus loin. Plus fréquemment, on voit des regroupement de type associations sportives.

L’initiative part du bas. Les entreprises qui ont le nez creux favorisent ce genre de chose.


Des experts expliquent que nous ne sommes pas en crise, mais dans une mutation profonde de la société … Vous partagez ce point de vue?
Je dirais que la crise n’est pas économique, elle est dans nos têtes ! Les difficultés économiques ne sont qu’une conséquence d’un changement de valeurs, auquel nous ne nous sommes pas adaptés. Il s’agit d’un changement climatique, au sens d'un changement d’atmosphère mentale.


Comment les nouvelles technologies changent le monde ? Débat organisé par le Centre d’échanges et de réflexion pour l’avenir (CERA)le 20 novembre de 14h à 18h, salle de l'Echiquier à Pouzauges (Vendée). Contact : www.le-cera.com

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