C’est une histoire de tuyaux et de territoires. Devenue octogénaire en 2025, la société paloise Teréga (517 M€ de CA en 2024), spécialisée dans le transport et le stockage de gaz, entame une profonde transformation de sa stratégie industrielle. Son savoir-faire, forgé par la construction, au fil des décennies, du réseau gazier du sud-ouest de la France, doit se réinventer, challengé par une baisse structurelle de la consommation nationale de gaz en vue d’améliorer le mix énergétique. Teréga porte désormais, via son nouveau plan stratégique Gaïa 2035, l’ambition de "transporter 100 % de biogaz en 2050."
Une galaxie gazière
En l’espace de quatre-vingts ans, l’ETI paloise est passée par une galaxie de sociétés et de sigles, reflets du développement d’un réseau gazier encore naissant au siècle dernier et qui dépasse aujourd’hui les 5 000 kilomètres de canalisations,
L’histoire de Teréga, qui n’a adopté son nom actuel qu’en 2018, remonte à la découverte en 1939, à Saint-Marcet (Haute-Garonne), d’un gisement important de gaz naturel. La Régie Autonome des Pétroles (RAP), l’un des ancêtres du groupe Elf Aquitaine, est alors créée pour exploiter le gisement qui produira quelque 7 milliards de mètres cubes de gaz naturel jusqu’à sa fermeture en 2009.
En 1945 la Société nationale des gaz du Sud-Ouest (SNGSO, qui deviendra GSO, puis TIGF puis Teréna), voit le jour pour assurer la distribution du gaz de Saint-Marcet, puis celui du plus grand gisement de gaz naturel découvert en France à Lacq (Pyrénées-Atlantiques). Cette découverte entraîne le développement industriel et technologique d’un bassin en pleine réindustrialisation.
"Le besoin a créé la canalisation", synthétise Carolle Foissaud, ancienne cadre d’Areva, nommée, en 2025, PDG de l’entreprise de 650 salariés. "Les gisements de Saint-Marcet et de Lacq ont été les leviers de développement du réseau de transport de gaz dans la région."
Une entreprise régulée
"La SNGSO, devenue GSO en 1994, a été chargée de développer le réseau", poursuit la dirigeante, préfigurant ce qu’est aujourd’hui Teréga, d’abord dénommée TIGF (Transport Infrastructure Gaz France) en 2005 en pleine libéralisation du marché français de l’énergie.
"Dans les années 2000, une directive européenne nous a interdit de mêler fourniture et transport de gaz, les activités ont donc été séparées. L’ouverture à la concurrence a fait de nous une entreprise régulée", poursuit Carolle Foissaud. "La libéralisation (du marché du gaz, N.D.L.R.) s’est faite progressivement, mais c’est bien la directive européenne qui a structuré l’entreprise."
TIGF, cédé par Total en 2013, avec pour actionnaire majoritaire (40 %) l’italien SNAM, a internationalisé également son activité au fil des années avec des tuyaux gaziers étendus vers l’Espagne en 1993. Une connexion transfrontalière qui va bientôt connaître une seconde vie grâce à BarMar, futur hydrogénoduc (canalisation d’hydrogène vert) offshore de 400 kilomètres qui doit relier Barcelone (Espagne) à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) en 2032.
Neutralité carbone
Toujours motivée par l’évolution du besoin en bout de chaîne, Teréga cherche aujourd’hui à se réinventer, face à la réalité du ciseau tarifaire. "Nous avons besoin du même réseau de canalisations pour faire circuler moins de gaz, ce qui va faire augmenter mécaniquement nos tarifs" explique Carolle Foissaud. C’est pourquoi Teréga doit transformer son réseau pour s’ouvrir au transport d’hydrogène et de biométhane et au stockage de CO2.
"Il y a une volonté étatique d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Notre feuille de route Gaïa 2035 est alignée avec cet objectif, confirme la dirigeante. En 2035, nous aurons mis en service la partie transport de nos projets d’hydrogène et de CO2, nous exploiterons au moins une cavité saline de stockage d’hydrogène (un site a été identifié près de Dax, dans les Landes, N.D.L.R.) et au moins une zone de stockage de CO2 onshore (à terre, N.D.L.R.)".
Mais pour l’heure cette activité de stockage de CO2 est la partie la moins avancée de la stratégie de Teréga. L’entreprise a notamment abandonné en 2024 l’idée de créer à Lacq un site de stockage pour plusieurs millions de tonnes de CO2 par an, suite à la fronde des acteurs économiques locaux qui jugeaient le projet incompatible avec l’extraction de gaz pour alimenter les industriels. "Nous espérons néanmoins qu’au moins un projet de ce type aura vu le jour au début des années 2030", indique Carolle Foissaud.
Virage vert
Quant au biométhane, la société paloise a inauguré en 2022 la plus grande centrale de méthanisation de France, BioBéarn (propriété de TotalEnergies) à Mourenx (Pyrénées-Atlantiques) et créé en 2021 Teréga Solutions pour les unités plus petites. Cette filiale déploie un modèle locatif auprès de clients agriculteurs, pour qui elle gère les études de faisabilité et de développement et construit le méthaniseur avant de leur en confier la gestion. Se rétribuant ensuite via un loyer sur 15 ans, elle disposait d’une quinzaine de projets à l’étude en 2025.
Enfin pour l’hydrogène, en plus du tuyau espagnol de BarMar, l’entreprise compte sur HySoW (pour Hydrogen South West Corridor) et ses 650 kilomètres de canalisation entre Marseille et Bordeaux pour transporter 16 TWh d’hydrogène par an. Volet français de la future "dorsale européenne de l’hydrogène", H2Med, censée relier les réseaux hydrogène de la péninsule Ibérique à l’Allemagne, HySoW espère une première mise en service en 2032. Pour se préparer à cette échéance, Teréga a établi l’an dernier un protocole pour convertir une canalisation de gaz naturel à l’hydrogène, preuve supplémentaire de la nécessaire mutation de son réseau.
"L’année 2025 a été une année charnière : nous sommes entrés dans le concret de notre transformation, se félicite la dirigeante. Nous maintenons notre cap, nos efforts vont s’amplifier. Nous avançons et nous ne lâchons rien."