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"Seul un entrepreneur peut comprendre un entrepreneur"
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Benoît Duhamel président d’Eurahelp et dirigeant de Supply Group "Seul un entrepreneur peut comprendre un entrepreneur"

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Les start-up de l’écosystème Euratechnologies disposent d’un nouveau dispositif de soutien : Eurahelp. Officialisée en mars, cette initiative est portée par un collectif de 30 entrepreneurs, prônant le soutien entre pairs. Benoît Duhamel, président d’Eurahelp, et par ailleurs dirigeant de Supply Group, expose les tenants et aboutissants de cette démarche.

Benoît Duhamel, président d’Eurahelp, un dispositif d’aide aux start-up de l’écosystème Euratechnologies — Photo : Elodie Soury-Lavergne

Eurahelp est un nouveau dispositif d’aide aux start-up de l’écosystème Euratechnologies. Quelle est son origine ?

Eurahelp est une initiative portée par une trentaine d’entrepreneurs de l’écosystème Euratechnologies, historiquement les plus expérimentés, avec la volonté d’aider leurs homologues dans un contexte compliqué pour les start-up. C’est quelque chose que nous faisions déjà tous, de manière informelle : répondre à des questions, prodiguer des conseils, partager des retours d’expérience… En créant la plateforme Eurahelp.com, nous avons voulu structurer et faciliter cette démarche d’entraide. Les start-up de l’écosystème Euratechnologies peuvent se rendre de manière anonyme sur cette plateforme pour exposer leurs problèmes. Leurs dirigeants bénéficient ensuite d’un rendez-vous téléphonique ou en présentiel, selon leurs préférences, puis sont redirigés vers l’interlocuteur le plus à même de les accompagner. Ce dispositif est apolitique et gratuit pour ces entrepreneurs en difficulté, les 30 dirigeants qui l’animent sont à 100 % bénévoles.

Il existe déjà de nombreux réseaux d’accompagnement dans les Hauts-de-France, pourquoi en fallait-il un de plus ?

Les incubateurs et réseaux d’accompagnement sont là pour apporter un soutien sur les volets création ou accélération de l’entreprise, sur de la recherche de financement, etc. Ils disposent de beaucoup d’expertise technique mais il y a rarement des entrepreneurs dans leurs rangs. Nous sommes convaincus que seul un entrepreneur peut comprendre un entrepreneur. Les langues se délient plus facilement entre nous. Plusieurs dirigeants du collectif ont suivi la formation "Innovation & Entrepreneuriat" de l’université américaine Stanford. On y apprend notamment qu’on n’est pas un entrepreneur tant qu’on n’a pas planté un projet ou une entreprise. Ces échecs et la résilience donnent un sacré bagage pour la suite.

Les entrepreneurs en difficulté se trouvent donc isolés ?

Il faut savoir que les difficultés rencontrées par les entrepreneurs restent un sujet tabou. Personne n’a envie d’en entendre parler. Il est plus agréable d’évoquer les réussites, notamment les levées de fonds. Les entrepreneurs concernés sont les premiers à taire leurs difficultés, même auprès de leurs pairs, je le constate régulièrement. Mais aussi auprès des réseaux d’accompagnement, qui sont souvent partie prenante dans leur entreprise. Souvent, ils ne se confient pas non plus à leurs proches, d’autant que la première variable d’ajustement, en cas de difficulté, c’est de réduire ou de supprimer le salaire du dirigeant. Cela va à l’encontre de l’imaginaire collectif, dans lequel les entrepreneurs réussissent et gagnent beaucoup. Globalement, je constate que de s’identifier comme un entrepreneur en difficulté revient à dire qu’on a une maladie contagieuse. Ça fait peur et ça fait fuir beaucoup de monde.

Concrètement, comment une intervention d’Eurahelp se déroule-t-elle ?

Les entrepreneurs en difficulté prennent contact avec nous via la page Eurahelp.com. Leurs messages sont reçus par un autre entrepreneur du collectif et par moi-même. En fonction de leur problématique, nous les orientons vers l’interlocuteur le plus adapté. Si le nombre de demandes venait à augmenter, il y a huit ou neuf autres entrepreneurs volontaires pour réaliser ce premier tri. L’interlocuteur vers lequel ces dirigeants en difficulté sont redirigés peut être un des 30 entrepreneurs du collectif, sachant que chacun a donné au préalable ses domaines de compétences. Parmi nos dirigeants bénévoles, certains peuvent aider dans le cadre de difficultés de recrutement, d’autres sont prêts à racheter des boîtes, épauler dans le cas d’un client commun, etc.

En tant que dirigeants de start-up, nous avons tous l’habitude de bricoler des solutions. L’interlocuteur peut également être un des experts du réseau Eurahelp. Dès septembre 2023, je suis allé à la rencontre de différents acteurs pour construire ce réseau, comme la Banque de France, le tribunal de commerce, les réseaux d’accompagnement comme Hodéfi, French Tech ou le Réseau Entreprendre, la Région, etc. Je me suis rendu compte qu’il y avait un manque de compréhension de l’univers des start-up et de ses spécificités. Notre démarche a suscité l’engouement, ce qui entérine le besoin d’un dispositif comme Eurahelp. Aujourd’hui, nous disposons de toute une palette d’experts, les plus proches d’Eurahelp étant un avocat spécialiste des entreprises en difficulté, un administrateur judiciaire et une coach spécialisée dans l’accompagnement psychologique.

Le dispositif est-il fortement sollicité sur ce volet psychologique ?

Les entrepreneurs ne nous contactent pas pour des besoins d’ordre psychologique, mais nous les identifions rapidement. Nous comptons parmi nos partenaires l’association Apesa, qui prévient le suicide chez les chefs d’entreprise. Elle a mis en place une échelle qui permet d’identifier la souffrance du dirigeant, avec des mots-clefs par exemple. Sur les premiers échanges téléphoniques d’une heure ou plus avec des entrepreneurs en difficulté, 50 % du temps passé relevait en réalité de problématiques psychologiques. Je me souviens d’un entrepreneur paniqué car il ne lui restait qu’un an de trésorerie. Il faut savoir qu’un an de trésorerie, beaucoup de start-up en rêveraient ! Mais à force d’entendre dire que la période est difficile, il s’est laissé envahir par le stress. Les entrepreneurs sont seuls avec leurs difficultés, qu’ils n’osent pas évoquer. Ils ont besoin de se rapprocher, d’échanger entre eux.

La naissance d’Eurahelp est-elle aussi liée au contexte économique plus difficile pour les entreprises, start-up comprises ?

Toutes les entreprises de l’écosystème Euratechnologies sont touchées par des difficultés en cette période, j’ai les chiffres mais ce n’est pas à moi de les communiquer. Beaucoup de petites start-up sont tombées. Là, on arrive sur une vague de difficultés qui concerne de plus grosses entreprises, celles qui ont franchi les 5 millions d’euros de chiffre d’affaires… Les problématiques les plus courantes des start-up restent les impayés, les clients qui font faillite… En ce moment, il existe aussi une vague de difficultés liées à celles du retail. Je constate par ailleurs un retour à la réalité autour des start-up, avec un tissu économique qui prend conscience qu’on ne peut pas uniquement parler de lever de fonds et que le rôle d’une entreprise, c’est de gagner de l’argent.

Nous n’avons toutefois pas lancé Eurahelp en estimant que ça va mal, au contraire. Pour moi des entrepreneurs qui se mobilisent pour d’autres, qui répondent à leurs demandes le soir avec enthousiasme, c’est la plus belle preuve que l’écosystème est vivant et fort. Cette initiative le renforce d’ailleurs, puisque parmi les 30 entrepreneurs bénévoles, tous ne se connaissaient pas. Nous espérons, en plus de soutenir des entrepreneurs en difficulté, qu’Eurahelp apportera un éclairage sur ce sujet. Il est normal qu’un business connaisse des moments compliqués, ça ne veut pas forcément dire que l’entreprise va aller dans le mur. Il existe encore beaucoup de barrières sur ce sujet et nous essayons de les repousser.

Quel bilan pour les premières interventions de la plateforme ?

Nous avons ouvert le dispositif d’écoute en septembre dernier, avant le lancement officiel de la page web Eurahelp en mars. De septembre 2023 à février 2024, nous avons été contactés par une start-up par semaine, sur tous les sujets, sachant que nous couvrons l’écosystème Euratechnologies au sens large, ce qui inclut l’incubateur Blanchemaille par exemple. Cela représente près de 500 entreprises, si l’on exclut les très grandes. Désormais, nous sommes sur un rythme de cinq à dix demandes par mois. Nous avons déjà remis quelque start-up sur les rails mais nous n’avons pas encore établi de bilan chiffré, ni de statistiques. Nous avons eu un retour positif du tribunal de commerce, qui voit arriver des start-up plus tôt et mieux préparées, qui n’attendent plus le dernier moment pour évoquer leurs difficultés…

Des évolutions sont-elles envisagées pour ce dispositif ?

Après le lancement de la page Eurahelp sur LinkedIn, nous avons été contactés par divers organismes, partout en France, certains portaient déjà une démarche similaire, d’autres étaient intéressés pour en lancer une. D’autres acteurs économiques aimeraient d’ailleurs rejoindre notre dispositif, mais pour le moment nous avons beaucoup de choses à accomplir entre nous. Nous aimerions notamment nous structurer pour lancer des conférences, sur deux formats différents. Pour le premier, nous voulons mettre deux ou trois entrepreneurs de notre collectif au milieu d’un groupe de start-up, en mode mentors, et laisser les participants leur poser librement toutes les questions qui les intéressent. Pour le deuxième, nous réfléchissons au lancement de conférences en ligne, animées par l’avocat et le mandataire judiciaires partenaires, avec une participation anonyme.

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