Même si toute la profession s'accorde à reconnaître la bonne qualité du millésime 2010, les faibles rendements inquiètent. Le volume de la récolte s'élève à 916.000 hectolitres, contre 1.150.000 hectolitres en 2009, soit une baisse de 20%. Pour certains domaines cette baisse va jusqu'à moins 30%. La faute à un hiver très rude et à une fécondation perturbée par la pluie et les températures relativement basses du mois de juin. La rareté de l'offre imposerait en théorie une hausse des prix, mais le contexte de crise et de forte concurrence mondiale ne permet pas aux vignerons alsaciens, hors vrac, d'augmenter leurs prix de 20 ou 30%. La Maison Trimbach, à Ribeauvillé, qui vend 90% de ses vins à l'export, n'a pas augmenté ses prix depuis trois ans. «Hormis les grandes maisons bordelaises, aucune région viticole ne peut se permettre d'augmenter ses prix. Les marchés ne l'accepteront pas car il existe d'autres cépages blancs que les cépages alsaciens et provenant d'autres pays», observe Pierre Trimbach, directeur de production de l'entreprise et président des producteurs négociants d'Alsace.
Risque de disparaître des rayons
Présent à 75% sur le marché de la grande distribution, comme la majorité du vignoble alsacien, Bestheim, à Bennwihr, élève ses tarifs de 5% cette année. «Plus que le déficit de la récolte, cette hausse s'explique par l'augmentation des coûts de transport et des matières sèches comme la verrerie et le carton», précise Thierry Schoepfer, le directeur général de l'entreprise. Pas plus que l'export, la grande distribution n'acceptera de fortes hausses de prix. Si les vins d'Alsace sont trop chers, ils risquent de perdre leur place sur les linéaires des supermarchés, remplacés par des vins blancs d'autres régions. Une perte de parts de marché qui pourrait persister sur plusieurs années. «Il est très difficile de revenir sur un marché où l'on n'est plus référencé», rappelle Bernard Jantet, directeur du syndicat des vignerons indépendants d'Alsace (Synvira). Au vu des débouchés que représente la grande distribution pour le vignoble alsacien, l'enjeu est de taille.
Le stock en question
Pour qui a du stock, la situation est gérable, pour les autres, l'année 2011 sera difficile. De grandes maisons comme Bestheim ou Trimbach ne sont pas trop inquiètes car elles disposent de stocks importants, mais ce n'est pas le cas de tout le monde. C'est pourquoi le Synvira souhaiterait inciter ses membres à mettre davantage de production en stock, tout en admettant les limites de cette démarche: «Si les opportunités commerciales se présentent, le vigneron n'a pas l'occasion de garder des stocks pour pallier une année déficitaire. D'autant plus que le stock représente un coût pour le viticulteur car c'est des recettes qu'il ne perçoit pas, alors qu'il a toujours ses charges à payer», reconnaît Éliane Ginglinger, la présidente du syndicat. C'est un choix stratégique en somme, qui s'impose à chaque domaine.
Vers une restructuration du vignoble ?
Selon le directeur général de Bestheim, la stratégie est déterminante lors d'un déficit de récolte comme celui de 2010. «Une année comme celle-là peut affaiblir des entreprises déjà en difficultés. Cela va accélérer la restructuration du vignoble alsacien», prévient-il. Le fossé pourrait en effet se creuser entre ceux qui peuvent puiser dans leurs stocks, ceux qui ont anticipé en achetant en vrac lorsque les prix n'étaient pas trop élevés, ceux qui n'ont pas bradé leurs prix avec la grande distribution lors des négociations il y a huit mois, et les autres. À condition que la récolte 2011 soit meilleure. «Si la faiblesse des rendements se reproduit deux ou trois ans de suite, cela pourrait s'avérer dramatique pour tout le vignoble», fait remarquer Thierry Schoepfer.
vignoble Le volume de la récolte 2010 est en baisse de 20% par rapport aux années passées. Certains domaines qui ne disposent pas de stocks suffisants pourraient se trouver en difficulté. Pour ceux qui ont su anticiper, la situation s'avère moins critique.