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Quand les fonds allemands déstabilisent l'industrie du Grand Est
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Quand les fonds allemands déstabilisent l'industrie du Grand Est

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Azur Production, La Meusienne, les usines ardennaises de Walor, Stenpa ou encore Cenpa : dans le Grand Est, les fonds de retournement allemands ont multiplié les opérations en entrant au capital de sociétés en difficulté. Mais dans les entreprises concernées, ces actionnaires particuliers semblent chercher le profit immédiat plutôt que le redressement de l’activité.

Un temps propriété du fonds de retournement Mutares, La Meusienne, à Ancerville dans la Meuse, est désormais une Scop — Photo : Philippe Bohlinger

Prudent et mesuré, Dimitri Mager, le directeur général de Cenpa (CA : 33 M€ ; 93 salariés), finit par le concéder : "Notre actionnaire ne nous a pas beaucoup aidés". Producteur de carton pour tubes et de mandrins pour les marchés de l’hygiène et de l’industrie, le papetier installé à Schweighouse-sur-Moder dans le Bas-Rhin, a été placé en redressement judiciaire le 2 décembre 2024. Écartelé entre une matière première en hausse, passant de 100 € la tonne à plus de 190 €, et des pertes de volumes sur le marché de l’industrie, le papetier a été poussé à la cessation de paiement, et cherche aujourd’hui un repreneur. Pourtant, le directeur général de Cenpa a alerté dès le mois de juin le propriétaire de l’usine, le fonds de retournement allemand Accursia Capital, de "l’atterrissage catastrophique" qui se profilait pour l’exercice 2024. "Nous avons fait une réunion, nous avons été dans leurs locaux à Munich pour leur présenter un plan de restructuration permettant de retrouver l’équilibre, mais ils ne nous ont pas écoutés", regrette Dimitri Mager.

Des fonds qui font figure d’épouvantails

Avant l’arrivée d’Accursia Capital, en 2021, Cenpa était contrôlé par un autre fonds de retournement allemand : Mutares. Des noms qui font figure d’épouvantail dans les milieux syndicaux. En France comme dans le Grand Est, ces fonds ont en effet multiplié les rachats d’entreprises en difficulté, avec pour stratégie affichée de les placer sur la voie du redressement. Les usines du groupe Walor de Bogny-sur-Meuse et de Vouziers, dans les Ardennes, Azur Production, à Chambley en Meurthe-et-Moselle ou encore le fabricant de tubes La Meusienne, à Ancerville dans la Meuse, tous ont compté dans leur actionnariat le fonds Mutares, basé à Munich, qui emploie 27 000 salariés à travers le monde, et dégage un chiffre d’affaires de 4,7 milliards d’euros en 2023. Concrètement, que viennent chercher les fonds de retournement allemands dans le Grand Est ?

La vigilance des services de l’État

En octobre 2024, les salariés du site Azur Production de Chambley, en Meurthe-et-Moselle, ont brandi des pancartes accusatrices ciblant le propriétaire de leur usine : "Mutares fossoyeur", ou encore "Mutares vautour". Avec une énergie confinant au désespoir, les salariés entendaient alerter contre les pratiques de leur actionnaire, Mutares, qui a repris à Saint-Gobain en 2020 le groupe Lapeyre et sa filiale Azur Production, un fabricant de menuiserie PVC. Un signal d’alarme qui a retenti jusque dans les rangs de l’Assemblée nationale, où le ministère de l’Économie indiquait alors, interrogé par un député, suivre de près la "procédure de plan de sauvegarde de l’emploi visant à la suppression de 52 emplois", sur un total de 140. Se disant "particulièrement vigilant" sur l’avenir de l’entreprise, les services du ministère décrivaient une négociation visant à s’assurer que l’entreprise allait bien respecter son "obligation de revitalisation", obligation comprenant notamment des créations d’emplois égales à celles des emplois supprimés.

Une vente et des contreparties

Les services de l’État en ont bien conscience : le propriétaire allemand de Lapeyre et de sa filiale meurthe-et-mosellane n’est pas un fonds comme un autre. Le groupe de matériau, via sa maison mère Saint-Gobain, a en effet signé un chèque de 245 millions d’euros au fonds Mutares lors de sa reprise, une somme versée dans une fiducie, un contrat par lequel l’entreprise française transférait l’équivalent de dix années de perte vers le nouveau propriétaire. Une opération restée dans l’esprit des syndicats comme "une vente négative" et alimentant l’impression que le groupe Saint-Gobain s’est débarrassé de Lapeyre.

Des rendements "significatifs" sur le retournement

"Ce qui est central dans ce genre d’opération de reprise d’une entreprise par un fonds, c’est le contrat d’intervention", souligne Jean-Philippe Bolle, directeur d’une société de gestion de portefeuilles à Nancy, SEA, et président de l’Aprofin Lorraine Place financière, l’association rassemblant les professionnels de la finance à l’échelle de la Lorraine. Ce contrat d’intervention permet d’imposer des clauses très dures au vendeur. "Ces clauses peuvent être liées à un retour à la rentabilité, impliquer des actions à dividende prioritaire, prévoir des remboursements ou encore des frais." Car si les fonds de retournement interviennent auprès d’entreprises en difficulté, leur modèle est bien basé sur la possibilité de sortir du capital en faisant une plus value. Et dans cette niche du financement, les retours doivent être élevés : "Sur des opérations de retournement, le taux attendu est très significatif", confirme Jean-Philippe Bolle. "Même s’il y a beaucoup de casse dans le portefeuille, le fonds doit faire un bon 15 % de rendement."

Taclé par un investisseur anglais

Dans le cas de Mutares, c’est un opérateur de marché anglais, Gotham City Research, qui a attaqué le premier. Dans un rapport de 54 pages publié en septembre dernier, l’investisseur soulève le voile sur la comptabilité du fonds allemand et aboutit à une conclusion remettant en cause sa stratégie : les bénéfices proviendraient principalement des frais de conseil facturés par Mutares aux entreprises en portefeuille. Des allégations qui ont fait plonger l’action du fonds allemand de 27 % en une séance. Bousculés, les dirigeants de Mutares ont répondu point par point à l’investisseur anglais, en commençant par rappeler que leur modèle était bien d’investir dans des entreprises pour préparer la meilleure sortie possible, avec un retour sur investissement cible de "7 à 10 fois" la mise, a indiqué le fonds allemand. Autre argument : les sorties de Mutares sur la période 2022-2024 ont généré plus de 200 millions d’euros de profits. Contacté, le fonds n'a pas souhaité apporter d'éléments concernant sa stratégie ou son modèle.

Valorisation de tous les actifs possibles

Mais sur le terrain, l’impression est tenace : tout ce qui peut avoir de la valeur est mis à profit par Mutares, quitte à pénaliser l’entreprise. À Ancerville, dans la Meuse, les premiers travaux autour de la reprise en Scop de La Meusienne (CA : 23 M€ ; 36 salariés), un fabricant de tubes soudés en acier inoxydable, ont été entravés par "la saisie des stocks d’acier le 16 mai dernier", rappelle Roxanne Creutz, gérante de la Scop La Meusienne. "Ces stocks avaient été mis en gage par Mutares auprès de notre principal fournisseur et ancien actionnaire, Aperma. La société financière LiCap, basée au Lichtenstein, n’avait pas remis en cause ce contrat au moment de la reprise. Malgré cet écueil, nous sommes parvenus à relancer La Meusienne et à sauver 36 emplois sur les 90 que comptait initialement le site". Décrivant un actionnaire "qui n’a jamais vraiment voulu investir", la dirigeante a compris que sans le plan de reprise imaginé par les salariés, La Meusienne marchait inexorablement "vers la liquidation".

Absence d’investissement chez Stenpa

Une absence d’investissement et de projet industriel, c’est aussi ce qu’ont vécu les salariés de la papeterie de Stenay, dans la Meuse. Propriété du groupe finlandais Ahlstrom depuis 1997, la papeterie est passée sous le contrôle du fonds Accursia Capital en octobre 2023. Rebaptisé Stenpa, pour Stenay Papers, l’usine n’a bénéficié d’aucun investissement. "Accursia a mis zéro euro, en huit mois, rappelle Alain Magisson, délégué CGT de Stenpa. D’après Ahlstrom, il fallait 20 millions d’euros pour poursuivre l’activité à Stenpa. Accursia devait mettre 3 millions d’euros, ils n’ont rien mis. Ils nous ont dit que c’était à nous d’emprunter. Pourtant, Accursia nous prélevait 15 000 € tous les mois, pour les frais de groupe et pour payer des salaires." Avant de fustiger le fonds allemand, le syndicaliste pointe d’abord le groupe Ahlstrom, qui aurait fait le choix de vendre la papeterie pour 15 millions d’euros, soit un tarif inférieur à la liquidation complète de l’activité et à la fermeture du site, évaluées par les syndicats à 32 millions d’euros. En mars dernier, faute de réponse d’Accursia à ses questions, Alain Magisson décide de se rendre à Munich : "Le dirigeant d’Accursia m’a dit qu’il n’avait pas les moyens de nous aider. Nous avons été abandonnés, depuis le début".

Un fonds qui hésite, un marché qui plonge

L’abandon et le désintérêt. C’est aussi le sentiment qui règne sur le site Cenpa, le papetier alsacien contrôlé par le fonds Accursia Capital. Un an après la reprise, l’usine boucle un exercice 2022 fortement bénéficiaire, portée par l’effet reprise post-Covid. Sur les six millions de bénéfices dégagés, 4,5 millions sont récupérés par le fonds. En 2024, changement d’ambiance : Accursia Capital a refusé de garantir un prêt auprès des banques historiques de Cenpa et a demandé à sa filiale un prêt pour couvrir les besoins ponctuels en trésorerie d’autres sites contrôlés par le fonds. Confronté à un choix radical proposé par la direction du site, à savoir arrêter la machine à papier dédiée aux marchés de l’industrie pour privilégier le marché de l’hygiène, le fonds allemand a tergiversé, choisissant au final de persévérer sur les marchés de l’industrie, tirés habituellement par le BTP : le rebond espéré n’est pas venu, les voyants de l’économie passant au contraire au rouge.

Face à la problématique de l’obsolescence de l’entreprise

"Il y a un industriel du métier intéressé par la reprise du site", se félicite le directeur général de Cenpa. Après les financiers, DImitri Mager souhaite en effet retrouver un cap impulsé par un papetier, car le secteur est bousculé depuis de nombreuses années par la concurrence étrangère et nécessite de déployer une stratégie très précise. Pour Jean-Philippe Bolle, c’est une des clés de la stratégie de gestion des fonds de retournement : "Si la problématique concerne une insuffisance de fonds propres, liée par exemple à la défaillance d’un client, il sera possible pour un fonds de gérer. Par contre, si la problématique est liée à une obsolescence de l’entreprise par rapport à son marché, là, c’est beaucoup plus difficile".

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