Depuis sa création il y a 14 ans, Hydrogène de France (HDF) annonce de multiples projets de centrales électriques dans le monde qui se chiffrent en milliards d’euros d’investissements. Mais aucune n’est encore en fonctionnement. De son usine inaugurée en grande pompe il y a deux ans à Blanquefort (Gironde), pas une production n’est encore sortie. Le site doit pourtant fournir le cœur de l’activité d’HDF et son innovation : des piles à combustibles hydrogènes de forte puissance (1 à 10 MW), présentées comme pionnières dans le monde et destinées au ferroviaire, au maritime et au réseau électrique. Mais tout va changer cette année. Enfin. L’usine et la première centrale, en Guyane, vont turbiner. La stratégie s’affine.
Les prototypes de piles en 2026, les préséries en 2027
"On a un an de retard sur la production de pile", concède Damien Havard, le PDG et fondateur. Les premiers modèles étaient attendus en 2026, ils seront finalement fabriqués en 2027. Les prototypes débuteront durant les prochains mois en vue des préséries. "Les commandes ont été passées pour les composants, les premiers cartons s’amoncellent dans le hall." Le salut vient de la signature — enfin — du contrat de financement avec Bpifrance qui était en instruction depuis cinq ans. À la clé, un montant maximum de 168,9 millions d’euros, débloqué au gré du déploiement du programme de l’entreprise et de livrables. Dès la signature, intervenue en décembre 2025 mais dévoilée en mars 2026, HDF a perçu 12,7 millions d’euros, dont 6,6 millions de rattrapage pour la période allant de 2022 à 2024. Près de 4 millions sont attendus très prochainement et d’autres versements — tantôt sous forme d’avances tantôt en remboursements — interviendront jusqu’en 2031.
"2025 a été une année difficile. Des entreprises du secteur ont fermé, il y a eu un écrémage, on a accusé du retard sur les projets. Mais nous entrons dans une période enthousiasmante."
Signature d’une subvention clé attendue depuis des années
Il était temps. Cette subvention est capitale pour le déploiement d’HDF et justifie aussi les investissements passés. "C’est parce que nous savions que nous l’obtiendrions que nous avons tant investi, explique Anne Jallet-Auguste, la secrétaire générale. Sans elle nous n’aurions pas construit l’usine par exemple." N’empêche que l’attente a été longue. "C’est un vrai soulagement", confie Damien Havard. Il y a trois ans, l’État avait sélectionné HDF pour obtenir la notification par la Commission européenne de Projet important d’intérêt européen commun (PIIEC), un préalable dans la démarche. "L’État nous avait alors assuré que notre dossier irait au bout. Le bout c’était l’agrément de l’Europe."
Il a effectivement été obtenu la veille de l’inauguration de l’usine, en mai 2024. Depuis, les équipes guettaient la signature du contrat et les premiers versements effectifs. Ces dernières années, HDF s’est financé par son entrée en Bourse en 2021 (132 M€ levés) et ses premiers projets menés avec le canadien Ballard qui a produit les premiers exemplaires de piles, livrés en Martinique et en Guyane. "Nous souhaitions devenir indépendants de Ballard et développer seuls nos piles à forte puissance, cela impliquait des financements publics", explique le PDG. HDF est désormais en capacité de produire seul, en conservant Ballard comme fournisseur des stacks, l’élément central des piles.
Du tri dans les projets, réduits d’un tiers
"2025 a été une année difficile. Des entreprises du secteur ont fermé, il y a eu un écrémage, on a accusé du retard sur les projets. Mais nous entrons dans une période enthousiasmante", poursuit le dirigeant. HDF y voit plus clair. Outre la subvention enfin bouclée, l’entreprise a finalisé en 2025 l’installation de son centre d’essai (7,9 M€), "un élément différenciant majeur" qui lui permettra de tester des configurations diverses de piles et de valider les produits finis en conditions réelles.
HDF a surtout fait le tri dans sa multitude de projets d’infrastructures à travers le monde. Il s’agit de centrales "Renewstable" qui produisent une énergie renouvelable non intermittente, stable, garantie jour et nuit, basée sur l’association de sources d’énergie renouvelable (solaire, électrolyseur, batteries, piles à combustibles, stockage sous forme d’hydrogène vert).
2,3 milliards de dollars d’investissements pour 13 projets "avancés"
Partie tout feu tout flamme, l’entreprise a décidé en cours d’année de réduire la voilure et de se concentrer sur les projets les plus avancés. Un tiers ont ainsi été abandonnés. "C'est le cas en Australie et au Zimbabwe", cite le PDG qui concède là encore avoir "globalement du retard". Dans les faits, cela s’est traduit aussi par une réduction d’effectifs (de 125 fin 2024 à 118 salariés fin 2025, dont 85 au siège). Au Mexique, le projet a été réduit des deux tiers. "La visibilité quant au déroulé des projets demeure incertaine", reconnaît le dirigeant. "Mais ceux qui restent sont sains", assure Anne Jallet-Auguste. Ils sont 18 encore "dans le pipe", dont 13 "avancés" pour un portefeuille d’investissement de 2,3 milliards de dollars en 2025 (contre 3 Md$ en 2024).
La centrale de Guyane en service en 2026
Le plus avancé est en Guyane, le CEOG, signé juste après l’introduction d’HDF en Bourse en 2021. Moyennant 170 millions d’euros d’investissements financés à 90 % par de la dette, il alimentera en électricité 50 000 habitants. Les infrastructures sont sorties de terre et devraient entrer en service cette année.
"Nous avons deux ou trois ans pour devenir un industriel de référence, avec la meilleure pile du marché aujourd’hui et demain, et une organisation qui nous permette de conserver des critères de qualité élevés."
"Pendant deux ans nous avons été pris en otage par des considérations politiques. Nous aurions aimé nous en servir plus tôt comme vitrine", regrette Damien Havard. Plus au nord, à La Barbade, le projet RSB accuse aussi beaucoup de retard mais reste en bonne voie avec l’obtention d’une licence d’exploitation en 2025. Bons signaux aussi en Indonésie où le projet Sumba a été inscrit au plan de développement électrique de l’État, englobant un potentiel de 22 autres centrales dans le pays.
Un partenariat majeur avec ABB Marine
Dans la série des bonnes nouvelles, HDF se réjouit aussi du partenariat signé avec la division marine du groupe suédo-suisse ABB, un leader de la propulsion des navires. Ensemble, ils veulent décarboner la mobilité maritime lourde, HDF se chargeant de développer les piles hydrogène multi-mégawatts et ABB assurant leur intégration et leur commercialisation. L’accord, même s’il n’est exclusif pour aucune des parties, garantit néanmoins des débouchés certains pour HDF.
Départ de Rubis du conseil d’administration : quelles conséquences ?
Le groupe se veut aussi rassurant sur l’annonce du retrait de Rubis du conseil d’administration d’HDF, survenue en janvier. Ce groupe distributeur d’énergie (3 600 collaborateurs, 6,5 Md€ de CA 2025) en était membre depuis juin 2021. "Ils nous ont indiqué avoir beaucoup de sujets et souhaiter se recentrer, explique Damien Havard. Cela n’a pas de répercussion dans les deux projets dans lesquels ils sont engagés, le CEOG en Guyane et RSB à La Barbade." Rubis reste par ailleurs actionnaire d’HDF (à 18,5 %).
Un retard pas si néfaste dans un marché plus lent que prévu
"Le marché de l’hydrogène a été multiplié par 10 en 5 ou 6 ans. Ce n’est pas rien, mais il partait de pas grand-chose, il met plus de temps que prévu à se lancer", reconnaît Damien Havard, rappelant l'engouement en Europe. "Tout le monde voulait aller vite, mais dans les faits il faut être patient, les infrastructures nécessitent du temps." Ces dernières années, des acteurs ont disparu, "partis trop vite pour certains". Ce n’est peut-être pas si mal qu'HDF soit en retard, positive le dirigeant. "On aurait eu de l’avance par rapport au marché, on aurait été en décalage." Ce retard n’a-t-il pas permis à la concurrence de s’organiser ? "Nous surveillons la Chine, le Japon et la Corée qui investissent massivement, répond le PDG, assurant rester pionnier sur des piles aussi puissantes. "En Europe aussi des États soutiennent des programmes comme l’Allemagne, l’Espagne, le Royaume-Uni. La filière hydrogène se structure, les prix des composants baissent, la fiabilité augmente."
Plus il y a d’infrastructures — ports, pipelines —, plus il y a de cas d’usage et de marchés potentiels pour HDF (biocarburant notamment pour l’aviation, ammoniac pour les engrais, etc.), qui envisage de se positionner au-delà des débouchés principaux pour les piles (ferroviaires, maritimes et centrales de production d'électricité). "Nous avons une connaissance de l’hydrogène qui nous permet de collaborer à divers projets, y compris pour des batteries par exemple ou un électrolyseur, ce que nous faisons à Trinidad", cite le dirigeant.
La polémique autour du suédois PowerCell rappelle l’exigence de qualité
"Nous avons deux ou trois ans pour devenir un industriel de référence, avec la meilleure pile du marché aujourd’hui et demain, et une organisation qui nous permette de conserver des critères de qualité élevés sans être trop lourde." Les critères de qualité sont précisément à l’origine d’un scandale en Suède, forcément scruté par les acteurs de l’hydrogène ailleurs dans le monde. Mi-mars, le fabricant suédois de piles à combustible PowerCell s’est fait épingler dans une enquête des médias publics scandinaves SVT et NRK, qui évoque des performances réelles bien inférieures à celles annoncées par le fabricant. PowerCell réfute mais son action a chuté de 30 %. "Vous ne pouvez pas fabriquer une pile low cost, commente Damien Havard. Ce serait comme demander à Dassault un avion de chasse low cost. Une pile à combustible hydrogène impose des critères de qualité et de performance obligatoires."