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"Pour remporter une course nautique, il faut la mener comme une entreprise"
Interview Nord # Industrie # PME

Geoffrey Thiriez dirigeant du groupe Thiriez "Pour remporter une course nautique, il faut la mener comme une entreprise"

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Dirigeant du groupe Thiriez, une PME familiale nordiste, Geoffrey Thiriez a participé récemment à la deuxième édition de Cap Martinique, une course transatlantique. Après trois semaines en mer, son coéquipier et lui ont franchi les premiers la ligne d’arrivée. Fruit d’une passion, cette aventure sportive n’a pas manqué de parallèles avec l’entrepreneuriat.

Geoffrey Thiriez (à gauche) et Amaury Dumortier, ont franchi les premiers la ligne d’arrivée de la deuxième édition de Cap Martinique, une course transatlantique — Photo : Groupe Thiriez

Vous avez récemment participé avec succès à Cap Martinique, une course transatlantique. C’est une passion compatible avec la direction d’une entreprise ?

Les sports nautiques sont une passion familiale, tout comme l’est le groupe Thiriez, un fabricant de matelas fondé par mon père en 1991. Il a d’ailleurs participé à la Route du Rhum, en 2002, tout en étant à la tête de l’entreprise. J’étais alors adolescent et déjà passionné par les sports nautiques, ça m’a donné envie de participer à une course à mon tour. J’ai envisagé de faire la Mini Transat en 2008, mais je suis entré au même moment dans l’entreprise. J’ai donc fait le choix de privilégier ma passion pour l’entreprise familiale.

Il faut dire que quand mon père a participé à la Route du Rhum, l’entreprise venait aussi de déménager. Au même moment, le marché s’est retourné : 2002 et 2003 sont restées les deux seules années durant lesquelles l’entreprise a perdu de l’argent… J’ai retenu qu’en tant que dirigeant, on ne peut pas être à moitié là. Les années qui ont suivi mon arrivée chez Thiriez, j’ai beaucoup travaillé, mais je n’ai pas pour autant renoncé à ce rêve. J’ai mis du temps à le réaliser, mais comme le dit Oscar Wilde, l’important est d’avoir des rêves assez grands pour ne pas les perdre de vue.

2024 était donc une année favorable pour prendre un peu de recul par rapport à l’entreprise familiale ?

Ce projet de course est revenu sur la table il y a trois ans. En 2020-2021, nous avons rassemblé les trois sites de production de l’entreprise en un seul, à Wattrelos (Nord). C’est un projet qui m’a beaucoup occupé, de 2018 à 2021. J’avoue que j’adore être en mode projet. Et une fois celui-ci terminé, j’ai trouvé le quotidien trop calme…

Après le Covid et le déménagement, le groupe n’avait pas besoin de repartir tout de suite dans un grand projet. J’en ai donc profité pour renouer avec mon vieux rêve, d’autant que j’avais entendu parler de la première édition de Cap Martinique, une course en amateur qui permet de relier la Trinité-sur-Mer (Morbihan) à Fort-de-France (en Martinique).

Le groupe s’est donc doté d’un directeur général en 2022, Henri-Alexis Desombre, un membre de la famille qui a pris en charge la partie opérationnelle de l’entreprise. J’ai gardé de mon côté la stratégie, les relations extérieures et les projets, tout en disposant de davantage de temps pour ma famille et pour accomplir ce rêve, en participant au printemps à la deuxième édition de Cap Martinique, aux côtés d’un ami d’enfance, Amaury Dumortier.

Vous avez franchi la ligne d’arrivée les premiers, vous envisagiez de réaliser cette performance ?

Mon projet, c’était de participer à une course en donnant le maximum. J’ai acheté un bateau durant l’été 2022 et nous nous sommes entraînés, mon coéquipier et moi, dans un centre à la Trinité-sur-Mer. Nous avons été suivis par un entraîneur qui dispensait un programme à la fois qualitatif et quantitatif, au sein d’un groupe d’une petite vingtaine de bateaux, dont certains étaient expérimentés. Chaque sortie en mer était un exercice, avec des difficultés à résoudre. Au total, il y a eu deux années d’entraînement. Nous avons au final remporté le "Line Honors", pour avoir franchi l'arrivée les premiers, parmi une soixantaine de bateaux. Mais nous n'avons pas gagné le classement général en temps compensé. (Dans un souci d'équité, chaque bateau se voit attribuer un indice lié à ses performances. Cet indice est appliqué au temps de course et le vainqueur est celui dont le temps compensé est le plus faible, NDLR)

"Le bateau est soumis à la météo comme l’entreprise l’est au marché. Dans les deux cas, il faut savoir s’adapter"

Vous avez gardé un œil sur l’entreprise durant cette période ?

Durant la période d’entraînement, oui. Mais pas durant la course en revanche, sachant que nous avons passé environ trois semaines en mer. Mais l’entreprise était bien présente à l’arrivée et au départ de la course. Nous avons organisé un jeu concours en interne, qui a permis à 16 salariés d’assister au départ. Et après l’arrivée, nous avons profité d’être aux Antilles pour organiser des événements avec nos clients.

Est-ce qu’il y a des similitudes entre un tel projet de course et un projet entrepreneurial ?

Pour réussir un projet de course comme celui-là, il faut le gérer comme entreprise. C’est-à-dire en laissant le moins de place possible au hasard : il faut un planning, un budget, une check-list, un plan d’actions, une to-do list, etc. La course ne peut bien se dérouler que si un important travail a été fait en amont. Dans les deux cas, il faut savoir s’adapter : le bateau est soumis à la météo comme l’entreprise l’est au marché. Il y a des problématiques de court terme à résoudre, sans pour autant perdre de vue la vision à long terme.

"En entreprise, il peut y avoir une certaine forme d’habitude qui s’installe et la volonté de ne pas prendre trop de risques. Ce genre de course, ça permet de se mettre à nouveau en danger"

Sans oublier non plus le travail d’équipe : Amaury et moi sommes très complémentaires mais très différents. Sur le bateau, la sensibilité est exacerbée par la fatigue et la promiscuité, il est important de ne pas oublier l’objectif commun. Une manœuvre mal communiquée sur le bateau a la même conséquence qu’une mauvaise information en entreprise : ça ne se passe pas bien. Finir sur le podium d’une telle course, c’est aussi l’occasion de se prouver que rien n’est impossible, tant qu’on a la volonté de réussir et que l’on est prêt à donner du temps et de l’énergie. C’est un constat important au bout de 16 années à diriger l’entreprise : il peut y avoir une certaine forme d’habitude qui s’installe et la volonté de ne pas prendre trop de risques. Ce genre de course, ça permet de se mettre à nouveau en danger.

Quels sont vos prochains projets en tant que navigateur et en tant que dirigeant ?

Quand on a goûté à la course, c’est difficile de s’arrêter ! J’avais très envie de refaire la même course en solo mais j’ai revendu le bateau, en attendant de remettre ça. Pour le moment, je me consacre à l’entreprise et à ma famille. Le groupe poursuit son projet stratégique 2027, qui le conduira à un chiffre d’affaires de 35 millions d’euros, contre 27 millions d’euros actuellement, avec 106 salariés. Nous travaillons aussi à réduire notre impact carbone, en codéveloppant notamment avec nos fournisseurs des matières premières moins génératrices d’émissions. Je reste enfin en veille sur les opportunités de croissance externe, ce qui pourrait être l’un des prochains gros projets du groupe.

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