Financer la restauration de châteaux en y accueillant une activité économique, tel est le credo de Thibault Le Marié. L’entrepreneur mayennais a grandi dans un château du XIXe siècle de style Louis XIII, La Mazure à Forcé, près de Laval. "Il ne faut pas se méprendre : dans un château, il n’y a pas forcément du personnel payé pour vous servir, par contre il y a énormément de frais d’entretien", insiste-t-il.
L’entrepreneur chiffre la note à 80 000 euros par an. En 2010, Thibault Le Marié a imaginé une offre pour préserver la propriété de ses parents. Des salariés de grandes entreprises (certaines du CAC 40) viennent y suivre 60 heures de cours intensifs en anglais des affaires, pendant cinq jours. La société Châteaux des Langues s’appuie aujourd’hui sur une équipe de 21 personnes pour l’enseignement et l’administratif, mais aussi pour l’entretien des communs et même certaines activités de maraîchage. Avec Thibault Le Marié, ils sont également quatre à piloter "Plus Vivant que Jamais", la holding créée en 2022 qui chapeaute à la fois Châteaux des Langues et Blanc Blanc Blanc, le nouveau projet.
Se projeter en fin de carrière
"Avec Blanc Blanc Blanc, le but est de faire de la formation en transition de carrière, ou encore des séminaires, décrit Thibault Le Marié. Nous ciblons d’abord des personnes en troisième partie ou fin de carrière, des personnes expérimentées qui peuvent s’interroger sur leurs compétences, leur créativité et la transmission de leurs savoir-faire. Nous allons leur proposer de prendre du recul au vert et de se relancer dans un nouveau projet ou chez leur employeur."
Sauver une ancienne blanchisserie royale
Cette activité va financer la réhabilitation d’une ancienne blanchisserie, située en contrebas du château de La Mazure. L’édifice de 1 000 m2 en activité de 1768 à 1811 était tombé en ruine. Le chantier s’élève à deux millions d’euros. Ingénieur paysagiste de formation, Thibault Le Marié a imaginé des bandes blanches sur les façades rappelant les lés de toiles de lin qui étaient autrefois lavés ici. "Le site a été décrit en son temps comme la plus belle blanchisserie du royaume de France. Son dynamisme a mené à la constitution d’un faubourg de 300 travailleurs. Pour l’époque, c’était énorme", présente le propriétaire.
Le recrutement de l’équipe pédagogique est lancé
La base du programme pédagogique est déjà préconçue, et l’embauche d’un ou une responsable pédagogique est lancée. Cette personne devra finaliser le recrutement d’une équipe mixte de formateurs salariés et de coaches. "Avec Châteaux des Langues, nous avons déjà une méthodologie de formation en immersion intensive qui fonctionne. Mais il nous faut de nouvelles compétences pour accompagner des personnes en fin de carrière à se former. Avec le digital notamment, c’est de plus en plus nécessaire, détaille Thibault Le Marié. La caractéristique de nos jours est qu’il y a aussi énormément de reconversions possibles. Nous voulons aider les personnes à peser le pour et le contre avant de se lancer dans un nouveau métier, parfois un vieux rêve. Si un directeur financier veut devenir ébéniste, par exemple, il y a les changements de pratiques quotidiennes et de revenus à bien évaluer."
Une rentrée en septembre 2025
"Nous commencerons nos sessions à partir de la rentrée, c’est-à-dire en septembre 2025, annonce le Mayennais. Les travaux s’achèveront en juin. Nous louerons les lieux en gîte cet été pour commencer à rentabiliser l’investissement."
Former pour donner du sens
Les formations devraient être reconnues pour le CPF, le compte formation des salariés. "Mais dans un premier temps, ce seront les entreprises qui les financeront. Parmi les questions qu’elles peuvent se poser : faut-il conserver un collaborateur à plein temps, ou seulement à 70 % pour qu’il s’épanouisse dans une seconde activité, et le sentir plus motivé à son poste dans l’entreprise ?" présente l’initiateur de Blanc Blanc Blanc. "Nous sommes dans un monde où la flexibilité est de plus en plus demandée, avec des salariés qui souhaitent trouver un équilibre entre sens du travail et revenus", ajoute-t-il.
Un second volet comme un Tiers-Lieu
Les personnes formées pourront rencontrer et partager leurs expériences avec d’autres personnes en immersion dans les espaces attenants. Car un autre public sera accueilli sur le site, qui accueillera aussi des ateliers. "Ce sera une sorte de Tiers-Lieu" où il sera aussi possible de tester un projet ou d’assouvir une passion. Les produits naturels et le textile seront au centre des propositions, afin de conserver le lien avec l’activité historique du lieu. Les résidents pourront "se consacrer au maraîchage ou à la création textile, ou bien fabriquer des savons, comme un entrepreneur indépendant mais sans avoir à investir dans un atelier ni du matériel", détaille le chef d’entreprise. Des outils et équipements seront à leur disposition.
L’entreprise lavalloise Renaissance Textile est partenaire, "pour accompagner dans la réutilisation de tissus "upcyclés" et fournir des draps usagers", précise Thibault Le Marié.
Un fonds de dotation sera créé, financé par des mécènes, pour financer les installations de Blanc Blanc Blanc.
Tester ses envies avant de s’installer
Quant aux profils accueillis, "il pourra s’agir de travailleurs saisonniers, disponibles durant un quart de l’année et qui pourront essayer de trouver un équilibre avec un travail passion", prévoit Thibault Le Marié. "Il pourra y avoir des salariés en recherche de grand air et d’utilité sociale. Des personnes pourront surtout sécuriser leur projet avant d’aller plus loin, se faire une expérience avant de s’installer — ou non, d’ailleurs. L’idée est d’éviter de perdre une année de formation en n’étant pas productif au final", ajoute-t-il.
Compiler une étude sur la transition
L’activité du nouveau lieu et le témoignage des personnes accueillies vont par ailleurs nourrir une étude du programme Sustainable Transition Management d’HEC Paris. "L’objectif sera de fournir des éléments sérieux sur l’intérêt d’accompagner un collaborateur vers une autre voie professionnelle, autour de l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle", explique Thibault Le Marié.
2 000 salariés formés
La rénovation du patrimoine par le développement d’une nouvelle activité économique, en l’occurrence la formation, est donc le fondement de Châteaux des Langues, première entreprise à mission à avoir été créée en Mayenne en 2021. La société familiale a depuis 2010 formé plus de 2 000 adultes en langue anglaise à un niveau soutenu.
En quarante ans, ce sont aussi 4 000 à 5 000 adolescents qui ont été accueillis. En 1983, Aude Le Marié a en effet ouvert la voie. Ex-responsable de l’enseignement linguistique en anglais à l’Aérospatiale (ancêtre d’Airbus), la mère du dirigeant a mis en place des séjours linguistiques en anglais et français dans son château, et créé Châteaux des Langues.
Des ouvertures prévues
En 2024, Châteaux des Langues a bouclé son exercice sur un chiffre d’affaires de 1,3 million d’euros. Ses formations contribuent à la restauration de trois monuments : le château de la Mazure, ses anciennes dépendances, et le château de Varambon, près de Bourg-en-Bresse (Ain). Les propriétaires aindinois ont été préparés par les dirigeants mayennais à l’accueil de public professionnel et la mise à disposition d’espaces dédiés à la formation dans leur lieu de vie. En échange, un pourcentage des prestations de Château des Langues leur est reversé pour l’entretien de leur vaste demeure.
Châteaux des Langues peut ainsi étendre ses activités ailleurs en France sans avoir à financer de l’immobilier. "L’objectif est d’ouvrir un nouveau château dans la région de Lille en 2026, fixe Thibault Le Marié. Puis, peut-être un dernier dans la région de Toulouse."
Une ambition européenne
Pour que l’aventure se poursuive, l’entreprise envisage de dupliquer son modèle en Europe. "Nous envisageons de créer une fondation pour pouvoir développer le concept avec l’appui de financements européens. Nous pourrions ainsi léguer notre méthodologie d’apprentissage pour une application à d’autres langues, à d’autres pays, et participer à restaurer d’autres monuments", se projette Thibault Le Marié. Et il y a de quoi faire : "Rien qu’en France, 30 000 châteaux doivent être sauvés de la ruine."