«On peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l'Europe! l'Europe! l'Europe!, mais cela n'aboutit à rien et cela ne signifie rien.» La fameuse phrase prononcée par le Général de Gaulle en 1965 a propos de l'Europe pourrait tout à fait s'appliquer à l'innovation. Beaucoup en parlent, comme si ce devait être la solution miracle au problème de croissance de certaines de nos PME... Sans pour autant apporter de propositions concrètes. Des paroles, il y en aura bien sûr beaucoup lors de la Semaine de l'Innovation, qui se tient ce mois-ci en Bretagne. Mais des propositions et des actions concrètes aussi au regard des nombreux acteurs économiques - entreprises en tête - présents lors de ces rendez-vous. Parmi les problématiques abordées, celle du lien entre recherche et entreprise sera au coeur des débats. Ce sera par exemple l'un des thèmes majeurs évoqués par Florin Paun, lors de la journée d'ouverture à la CCI de Morlaix, le 18juin. Selon le directeur adjoint Innovation industrielle à l'Onera (centre de recherches aérospatiales français), Roumain d'origine, des barrières socioculturelles entravent en France cette relation entre chefs d'entreprise et chercheurs.
Entremetteurs
«Les chefs d'entreprise sont persuadés que les chercheurs ne sont pas capables de travailler avec des entrepreneurs. Et de l'autre côté, le chercheur s'inquiète de voir un chef d'entreprise vouloir faire de l'argent avec sa technologie.» Selon lui, il n'est toutefois pas nécessaire d'effacer à tout prix ces différences. Comme dit le Prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz "C'est la différence qui créé la valeur". En revanche, «il faut former des entremetteurs et expliquer aux deux parties qu'ils ont intérêt à collaborer, en conservant leurs spécificités», avance Florin Paun. Dans la même veine, il paraît aujourd'hui vital en France de rapprocher grands groupes et PME. «Il faut forcer le CAC 40 à prendre les PME avec lui lorsque, par exemple, il vend le Rafale.» Et le directeur adjoint de prendre l'exemple de Renault en Roumanie pour le projet Logan. «Les PME qui ont accompagné Renault ont doublé leurs effectifs français tout en multipliant par quatre ou cinq leurs effectifs dans le monde. Elles sont enfin devenues des ETI. Et c'est le dg de Renault qui allait négocier le crédit à la banque pour les PME. C'est un vrai partage.» Reste que l'innovation, ça ne se résume pas à la R & D ou à la relation entre chercheurs et dirigeants d'entreprise. L'innovation, si l'on en croit Isaac Getz, professeur à l'ESCP Europe, ce peut être aussi dans la construction intrinsèque de l'entreprise. Également intervenant le 18juin à Morlaix, Isaac Getz croit en ce qu'il appelle le concept d'"entreprise libérée". Il en a d'ailleurs fait un livre ("Liberté & Cie" chez Fayard).
Libérer l'entreprise
«Libérer l'entreprise, c'est premièrement libérer l'action, l'initiative des collaborateurs, explique le professeur. C'est créer une entreprise dans laquelle la majorité des salariés est à la fois libre et responsable d'entreprendre toute action qu'elle estime la meilleure pour l'entreprise.» Mais selon l'universitaire, il est nécessaire aussi de s'atteler au rôle du chef d'entreprise. «La hiérarchie bureaucratique commence par le patron. Il faut donc libérer l'entreprise de son omniprésence.» Si l'on se place dans un tel système, faut-il alors supprimer les managers? Pour Isaac Getz, pas besoin de révolution. «On fait évoluer les managers vers le rôle de leader.» Dans une entreprise classique, «un manager conçoit son rôle comme quelqu'un qui contrôle et fait appliquer les procédures. Très rapidement, les salariés considèrent donc que l'équipe est à son service. Et ce système amène à réduire les gens à un statut de robot qui exécute ce qu'on lui demande de faire. Or un leader c'est celui qui, justement, doit être au service de l'équipe. Pas l'inverse.»
Supprimer le contrôle
Faisant remarquer que 50% du temps d'une entreprise est consacré au contrôle, Isaac Getz rappelle que «l'entreprise n'existe pas pour le contrôle mais pour produire de la valeur économique.» En libérant l'entreprise, «le contrôle n'existe plus car le leader ne l'exerce plus. C'est l'équipe qui l'élabore, peut-être avec l'aide du leader, par une forme d'auto-contrôle. Avec des indicateurs qui servent à l'équipe et pas aux N+2 qui, eux, s'en servent pour justifier leur poste.» Et pour l'intellectuel, qui fait le lien avec la semaine se préparant en Bretagne, la finalité du système d'entreprise libérée, c'est bien l'innovation. «Elle peut venir de n'importe qui dans l'entreprise. Dans les entreprises libérées, le terrain est extrêmement propice à l'innovation», assure-t-il.
Rapprocher le monde de la recherche de celui des dirigeants, créer du lien entre grands groupes et PME, libérer la capacité d'initiative des salariés. Voici quelques-unes des pistes qui seront explorées ce mois-ci à l'occasion de La Semaine de l'Innovation.