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Nadine Levratto (CNRS) : « Toutes les métropoles ne sont pas créatrices d’emplois »
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Nadine Levratto (CNRS) : « Toutes les métropoles ne sont pas créatrices d’emplois »

Les métropoles françaises, moteur du développement économique ? Certains économistes l’avancent. Mais la réalité s’avère plus complexe, assure Nadine Levratto, directrice de recherche au CNRS. Pour cette spécialiste en économie des territoires, si les métropoles ont, dans leur ensemble, créé beaucoup d'emplois ces dernières années, toutes ne réussissent pas.

Directrice de recherche au CNRS, Nadine Levratto a réalisé plusieurs études sur les métropoles et les liens entre les grandes villes et les territoires avoisinants. — Photo : DR

Proportionnellement à leur population, les 22 métropoles créent-elles plus de richesse et d’emplois que les autres territoires ?

Globalement oui. Si l’on fait la somme des emplois salariés créés dans le secteur privé, au sein de toutes les métropoles, elles sont plus dynamiques que le reste des territoires sur la période 2009-2015. Depuis une dizaine d’années, les créations d’emplois se concentrent sur les métropoles de plus de 500 000 habitants avec des augmentations importantes notamment pour celles de Bordeaux, Lyon, Nantes ou encore Toulouse. Une comparaison de l’Insee montre qu’entre 2006 et 2016, l’emploi a augmenté en moyenne de 0,5 % par an dans les métropoles, alors qu’il stagne dans les communautés urbaines, les communautés d’agglomération et communautés de communes. Mais cette moyenne cache des différences…

Pour certains observateurs, les métropoles constituent presque l’alpha et l’omega de la création de richesse en France. Ont-elles à ce point un rôle moteur en matière de développement économique ?

Non, ce n’est pas si simple ! Les précédents chiffres peuvent donner l’impression qu’il s’agit du principal gisement de création d’emplois. Mais si l’on creuse, on s’aperçoit que les métropoles ne forment absolument pas un tout homogène. Ce résultat global traduit le succès rencontré par une minorité de territoires. Pour résumer, neuf grandes métropoles - Paris, Toulouse, Lyon, Nantes, Bordeaux, Montpellier, Marseille, Rennes, Lille - sont à l’origine d’importantes créations d’emplois. L’emploi y augmente en moyenne de plus de 0,4 % par an, soit plus vite qu’au niveau national. En 2016, 29 % des emplois sont recensés dans ces neuf métropoles, contre 27 % en 2006. Donc, toutes les métropoles ne sont pas créatrices d’emplois en France. Certaines métropoles ne créent pas plus d’emplois que d’autres territoires, des villes moyennes notamment.

Il n’existe pas d’effet de taille, de concentration ? Sachant que les métropoles regroupent 39 % de la population de la France, 43 % des emplois, réalisent 51 % du PIB…

Nous avons étudié l’impact de la taille des territoires et de leur densité de population sur la croissance de l’emploi. Mais on ne trouve pas d’effet systématique de la densité sur ce point. En revanche, certains travaux ont montré que la densité en emplois était favorable à la productivité mesurée par la valeur ajoutée rapportée au nombre de salariés.

Pourquoi cette erreur d’appréciation selon vous ?

À l’origine, cette méprise vient des États-Unis. Un phénomène d’étalement urbain y a été observé, avec un développement de certaines agglomérations en tache d’huile. Des économistes y ont vu un développement économique, en pensant que la densité du centre expliquait la croissance de la périphérie… Or ce phénomène s’explique surtout par des raisons d’urbanisme et sociologiques. Les populations les plus riches ont tout simplement préféré quitter le centre des mégalopoles en voie de paupérisation, notamment pour des raisons d’insécurité, pour venir s’installer en périphérie. Cela a débuté dès les années 1960 et continue de s’observer dans certaines très grandes villes. Peu à peu, ce phénomène d’étalement urbain est devenu une théorie économique que l’on résume sous l’expression « effets d’agglomération », dans le sens où les territoires denses seraient aussi les plus dynamiques et les plus performants. On a ainsi commencé à lier taille et densité en emplois ou en habitants à la création d’emploi. Il y a actuellement débat sur la pertinence de cette vision.

Selon vous, il n’existe pas de France coupée en deux ? D’opposition entre des métropoles dynamiques d’un côté, et des territoires périphériques ou ruraux moins performants, voire sinistrés, de l’autre. Comme on l’a entendu lors de la crise des gilets jaunes…

Non. Il ne suffit pas d’être une très grande ville pour être économiquement performant. Pour preuve, Strasbourg rencontre des difficultés. Nice ne se porte pas très bien non plus. La France périphérique n’existe pas : il existe des territoires peu denses qui se portent bien comme en Vendée ou dans le Sud-Ouest. La différence vient du type d’activités productives qui s’y déroulent, comme le montre une note de La Fabrique de l’Industrie coécrite avec Denis Carré et Philippe Frocrain.

Comment s’expliquent les difficultés de Strasbourg et de Nice ?

L’activité économique de Strasbourg dépend beaucoup du moteur allemand. Si ce moteur s’arrête, celui de la ville reste au point mort, en caricaturant un peu. Le ralentissement de la croissance outre-Rhin a pénalisé Strasbourg pendant plusieurs années. Cette sensibilité s’explique par une forme de patriotisme économique allemand. Les entreprises germaniques coupent plus facilement les commandes auprès de fournisseurs basés à l’Ouest du Rhin plutôt qu’en Allemagne. Concernant Nice, la ville surfait sur une très bonne dynamique, portée par l’économie résidentielle - avec le poids du tourisme, des retraités et donc de la consommation et du secteur immobilier - avant la crise de 2009. Mais elle ne l’a pas retrouvée depuis.

Si ce n’est pas la taille, la densité de la population et de l’activité économiques, sur quels moteurs s’appuient les territoires qui réussissent ? Des spécialisations sur des secteurs porteurs par exemple ?

Il ne s’agit pas d’une question de spécialisation au sens strict. Les territoires qui vont bien accueillent des activités reliées entre elles, au sens où elles font partie d’un même grand secteur. Par exemple, les différentes composantes de l’aéronautique ou de la chimie. Leur force tient plus à ce type de tissu productif, avec une diversité de grandes entreprises, ETI et PME, connectées les unes aux autres. Cela vaut pour les métropoles et n’importe quel autre territoire.

Par exemple ?

Citons le couple chimie-pharmacie dans le Lyonnais. Sur ce territoire, on trouve des entreprises, comme les laboratoires Sanofi ou Boiron, connectées sur le corridor de la chimie au sud de la ville, du côté de Pierre-Bénite. On pourrait aussi citer Toulouse, avec l’industrie du spatial et l’informatique. Airbus d’un côté, Thales, Safran, etc., de l’autre. Ces acteurs peuvent nouer des relations client-fournisseur, mais cela va bien plus loin. Ce tissu économique interdépendant provoque également une forme de circulation du personnel qui renforce les entreprises. Concrètement, s’il travaille dans plusieurs entreprises, un salarié acquiert un bagage plus important. Lorsqu’il quitte une société, il part avec un capital intellectuel, par exemple des pratiques en matière d’innovation, qu’il pourra mettre à profit chez son nouvel employeur. C’est un des principes des pôles de compétitivité. On appelle cela favoriser « les externalités de connaissance ». À l’inverse, il sera plus difficile d’avoir ce parcours enrichi, s’il n’y a pas ces activités connexes sur le même territoire. Car la mobilité géographique reste limitée en France. Cela paraît évident, mais un salarié lyonnais partira moins fréquemment travailler à Brest.

Cet ensemble d’activités connexes, ça évite aussi l’écueil de l’hyper-spécialisation, qu’un secteur en crise ne transforme la métropole en zone sinistrée…

Oui, bien entendu.

Ici, on parle essentiellement de création d’emploi. Mais l’effet d’agglomération a-t-il des effets bénéfiques sur d’autres indicateurs économiques ?

Oui, il y en a. Pour les services supérieurs tels que les cabinets d’audit, d’avocats d’affaires, d’architectes, le monde de la finance aussi. Ces derniers tirent profit d’un effet de concentration, d’effets d’agglomération donc, lié à la présence de centres de décisions, d’entités de grande dimension à proximité et à des formes d’interaction.

Quid de l’innovation ? D’après certains chiffres, les douze métropoles provinciales et l’agglomération parisienne déposeraient 70 % des demandes de brevets…

Il faut être extrêmement prudent avec ce type de chiffres. Déposer les brevets dans telle ou telle ville ne signifie pas que l’innovation a été menée à cet endroit précis. Les dépôts de brevet se font généralement sur le territoire des sièges des entreprises ou bien de leurs filiales consacrées à l’innovation. Si l’on partait de ce principe, les Pays-Bas occuperaient la première place européenne en matière de R & D, car on y enregistre une foule de brevets. Tout simplement car c’est l’un des pays d’Europe qui propose la fiscalité la plus avantageuse sur la propriété intellectuelle… Beaucoup d’entreprises y localisent donc leurs filiales R & D.

Vos études ont aussi révélé qu’une métropole en croissance ne dope pas forcément l’activité économique des territoires voisins…

On observe que les métropoles ne rayonnent pas toutes sur les territoires avoisinants, alors que cette idée a circulé dans de nombreux cercles pendant plusieurs années.

Il n’y a pas forcément d’effet de ruissellement local ?

L’idée qui prévaut aujourd’hui est qu’il n’y a pas de distribution de richesse automatique vers les territoires voisins. Toulouse en est une illustration. Certes, il existe un axe de développement Toulouse-Figeac en raison de l’aéronautique, mais les autres zones d’emploi contiguës à celle de Toulouse ne bénéficient pas du dynamisme de la métropole.

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