Quelle est votre réaction face à l’arrivée en France d’une première boutique Shein ?
C’est la suite logique de ce qu’on observe depuis vingt ans. Entre 2000 et 2015, la délocalisation massive a fait disparaître 85 % de l’industrie textile française. Les distributeurs d’alors se sont précipités en Chine pour produire. Et aujourd’hui, les Chinois n’ont plus besoin d’intermédiaires et viennent vendre directement au consommateur, sans passer par les commerces. C’était prévisible, mais dramatique.
Pourquoi dramatique ?
Parce que cette concurrence n’est pas loyale. Ces plateformes ne respectent ni les normes environnementales, ni les règles fiscales : pas de TVA, pas de taxe, pas de droit de douane. Leurs produits arrivent en masse, à des prix dérisoires, sans aucun contrôle. Et le temps que les pouvoirs publics réagissent, le marché sera inondé.
L’État a pourtant annoncé des contrôles renforcés…
Oui, il semble qu’il y ait enfin un réveil : les douanes et la DGCCRF (Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes) vont contrôler les marchandises venues de ces plateformes. Mais il aura fallu plus d’un an entre le dépôt du projet de loi anti-fast fashion et son vote, puis encore des reports et des retoquages à Bruxelles. Pendant ce temps-là, Shein et Temu déferlent. Combien de millions d’articles ont durant ce laps de temps passés la frontière sans payer quoi que ce soit ?
Vous parlez d’un "rouleau compresseur"…
Oui, c’est un rouleau compresseur qui dévaste notre industrie et nos commerces. Ces marques lancent 7 000 à 8 000 nouvelles références par jour ! On nous dit qu’il faut consommer durable, réduire notre impact, recycler… et, en même temps, on laisse arriver des millions de vêtements jetables. C’est absurde.
"Après la disparition de 85 % de la production textile, c’est tout le commerce indépendant qui risque de suivre"
Ces produits saturent les filières de tri, finissent sur les plages africaines ou en décharge, et les pays d’Afrique ont raison de ne plus vouloir cela chez eux. C’est un désastre écologique et social.
Que peut-on faire pour freiner cette machine ?
Il faut une volonté politique claire, puissante et européenne. Les règles doivent être les mêmes pour tous : taxer les importations, imposer les normes environnementales et sanitaires, garantir une concurrence équitable, et regarder de près les conditions de travail des ouvriers chinois. D’autres pays n’ont pas hésité : les États-Unis, par exemple, ont décidé de taxer tous les colis chinois de moins de 800 dollars.
Et au niveau européen ?
C’est plus lent parce qu’il faut convaincre 27 États. Mais on a montré, pendant la crise du Covid, qu’une action commune était possible : pour les vaccins, on a su agir vite. Il faut la même détermination. Sinon, après la disparition de 85 % de la production textile dans les années 2000, c’est tout le commerce indépendant qui risque de suivre. Que va-t-il rester si on ne fait rien ?
Royal Mer, à votre échelle, comment résistez-vous ?
Nous sommes à l’opposé de ce modèle. Nos vêtements sont faits pour durer 10, 20 ou 30 ans, parfois garantis à vie. Nous n’utilisons que des matières naturelles ou recyclées, et tout est fabriqué en France ou en Europe.
"Le dernier salon du Made In France a connu un succès sans précédent, avec plus de 100 000 visiteurs. Cela montre que tout n’est pas perdu"
Mais nous subissons aussi la baisse de la demande. Nous sommes aussi sous-traitant en marque blanche pour des marques françaises de prêt-à-porter. Cette partie là de notre chiffre d'affaires a chuté de moitié en deux ans, car le made in France a souffert.
Vous avez dû réduire vos effectifs ?
Oui, l’an dernier nous sommes passés de 70 à 47 salariés. Depuis, nous avons engagé une diversification : un exosquelette textile, des chaussettes antidérapantes pour pneus neige… Ces nouveaux produits nous permettent de réembaucher, 5 salariés en l’occurrence. Ce n’est pas grâce au prêt-à-porter, mais ça redonne un peu d’air.
Voyez-vous des signes d’espoir ?
Oui, heureusement. Nous rencontrons une clientèle fidèle, consciente, qui veut consommer différemment. Le dernier salon du Made In France a connu un succès sans précédent, avec plus de 100 000 visiteurs. Cela montre que tout n’est pas perdu. À condition, bien sûr, que les règles du jeu soient enfin les mêmes pour tout le monde.