Kuhlmann Europe, un fabricant de produits chimiques destinés au traitement de l’eau, engage un plan de transformation industrielle de grande ampleur. À l’occasion de ses 200 ans, cette PME mobilise dès cette année 55 millions d’euros au service de trois projets industriels. Elle annonce aussi un plan d’investissements de 20 millions d’euros par an, sur cinq ans. Basé à Loos, dans le Nord, Kuhlmann Europe a réalisé un chiffre d’affaires de 150 millions d’euros en 2024.
Trois projets phare
L’investissement le plus emblématique de 2025 ? Le renouvellement de ses colonnes de chloration, des équipements vieux de 60 ans. L’opération représente une enveloppe de 35 millions d’euros, en vue d’augmenter de 60 000 tonnes la production de chlorure ferrique, une molécule phare utilisée dans les stations d’épuration.
Autres investissements, plus modestes, la connexion au réseau très haute tension de RTE à partir de janvier 2027 (15 M€) et une réorganisation des flux logistiques sur site (2 M€). Ces deux derniers projets visent à améliorer l’efficacité énergétique, sécuriser les approvisionnements et réduire les émissions indirectes.
Préserver la ressource en eau
Fondée en 1825 par Frédéric Kuhlmann, la société du même nom est l’une des plus anciennes industries chimiques de France encore en activité. Son site de Loos, dans la métropole lilloise, poursuit sa mission en fabriquant des produits pour les stations d’épuration industrielles et municipales de Paris, Bruxelles ou Londres, ainsi que des molécules clés pour le traitement de l’eau potable et des eaux usées — chlorure ferrique, javel, soude caustique, dichlore — les deux dernières figurant parmi les 15 substances jugées critiques pour la souveraineté chimique de l’Europe.
"Il y a encore quelques mois, nous étions six à détenir ce savoir-faire en France. Aujourd’hui, nous ne sommes plus que quatre", souligne Éric Delhuielle, directeur général de Kuhlmann Europe. L’industriel, qui s’est donné pour mission de "préserver ensemble la ressource en eau", participe activement au cycle complet de traitement, depuis la potabilisation jusqu’à la réintroduction des eaux épurées dans les milieux naturels.
Un programme d’investissements sur 5 ans
Filiale du groupe belge Tessenderlo, Kuhlmann Europe revendique un savoir-faire stratégique désormais rare en France. Fort de ce positionnement, l’industriel entend poursuivre sur cette lancée, en déployant un plan d’investissement de 20 millions d’euros par an, sur cinq ans. Objectif : créer de nouvelles boucles d’économie circulaire avec les aciéries ou l’industrie du PVC, réduire son empreinte carbone de 48 % d’ici 2032 – celle-ci étant déjà quatre fois inférieure à la moyenne du secteur –, et accompagner les clients face aux nouvelles normes européennes sur les micropolluants et PFAS.
L’entreprise a aussi créé, en 2024, un laboratoire applicatif dédié aux enjeux émergents, notamment l’élimination des PFAS et micropolluants, et une stratégie de "REUSE" (réutilisation des eaux usées) est en réflexion, notamment pour des usages agricoles. "La France est en retard sur ce sujet. Des solutions existent, mais les infrastructures et la réglementation ne suivent pas encore", constate Éric Delhuielle.
Résilience par l’ancrage local
Dans un secteur fragilisé par les crises successives – Covid, guerre en Ukraine, flambée des prix de l’énergie – Kuhlmann Europe se montre résilient, pour "assurer à nos clients la fourniture de ces produits stratégiques", déclare le dirigeant. L’entreprise mise sur "l’excellence industrielle et la proximité avec les clients. Nos produits sont dilués, ils voyagent mal. Notre modèle repose donc sur une implantation locale forte, complétée par des hubs logistiques multimodaux", explique-t-il.
Pour réduire son impact environnemental, Kuhlmann Europe mise sur le transport fluvial, depuis les berges de la Deûle, qui représente 95 % de ses flux entrants. Parmi ses trois sites de production, celui de Loos, où sont fabriquées 500 000 tonnes de produits chaque année et qui concentre les trois quarts de l’activité, bénéficie particulièrement de cette organisation. Ce choix, renforcé par le futur canal Seine-Nord Europe, permet d’éviter chaque année 1,6 million de kilomètres de transport routier.
Vers de nouvelles activités
Le site de Loos, qui compte 33 hectares dont 15 actuellement exploités, est destiné à devenir un centre technologique majeur, en vue de futures expansions en France et en Europe de l’Est. L’entreprise prévoit ainsi d’utiliser le terrain restant pour développer de nouvelles activités, axées notamment sur la chimie verte et l’économie circulaire.
Si sa stratégie reste concentrée sur un rayon européen – avec des marchés clés en Belgique, en Angleterre, en Allemagne et en Suisse – le groupe n’exclut pas d’étendre à l’avenir son expertise au-delà des frontières, via des implantations ou des partenariats ciblés dans des zones où les besoins en traitement de l’eau sont croissants. Dans cette perspective, et pour faciliter ses exportations notamment vers l’Afrique et les DOM-TOM, la PME a investi dans le conditionnement adapté à ces marchés. Par ailleurs, des réflexions sont en cours concernant des partenariats ou acquisitions, afin de consolider, dès que possible, son activité dans des zones stratégiques comme l’Ukraine ou les Balkans.
Une stratégie RH engagée
Un autre pilier de la stratégie de l’entreprise réside dans le développement des compétences de ses équipes. Avec 180 collaborateurs en Europe, dont 156 sur le site de Loos, la PME a recruté 68 personnes en trois ans, soit plus de 20 % de ses effectifs. Actuellement en phase de consolidation, elle prévoit une vingtaine de recrutements supplémentaires cette année. Grâce à la Kuhlmann Academy, son dispositif interne de formation et de transmission des savoirs, ainsi qu’à des initiatives comme les fresques du climat, ces nouvelles recrues sont efficacement formées. La PME encourage également l’alternance, qui représente aujourd’hui 7 % des effectifs, et entretient des partenariats solides avec des établissements comme l’école d’ingénieur ICAM.