Libérer l'entreprise : Faut-il radicaliser le mouvement ?

Libérer l'entreprise : Faut-il radicaliser le mouvement ?

Ils étaient des milliers à Paris et à Toulouse. Les dirigeants d'entreprise, exaspérés, sont descendus dans la rue pour faire entendre leurs revendications. Mais, le gouvernement ne semble pas près de reculer sur les dossiers de la pénibilité ou de la loi Hamon. Faut-il radicaliser le mouvement ?

Selon une enquête Ipsos Steria pour Le Monde, 90 % des Français ont une opinion positive de l'entreprise, alors qu'ils n'étaient que 50 % il y a dix ans. Si le chemin parcouru est à saluer, Christian Tordo, directeur économique de la Métropole Nice Côte d'Azur, met en garde : « Attention à ne pas faire de l'entreprise l'icône désincarnée de la conquête économique. Derrière l'entreprise, il y a des hommes et des femmes sans qui l'économie de marché ne fonctionnerait pas. Il ne faudrait pas les oublier. » Ces oubliés, justement, se sont rappelés début décembre au bon souvenir de l'Exécutif. Après avoir brandi un an auparavant des cartons jaunes devant les préfectures de France et de Navarre pour engager le gouvernement dans des mesures libérant la croissance et l'emploi, ils reviennent à la charge.




Faire preuve de pédagogie

Libérer, décadenasser... Les termes sont volontairement forts et marquent un pas de plus dans l'exaspération. Les chefs d'entreprise aussi. Sous l'égide des organisations patronales, (Medef, CGPME et UPA), ils sont descendus en masse dans les rues de Paris et de Toulouse avant d'organiser un grand raout à Lyon pour expliquer leurs doléances, relayées sur les territoires par des pétitions et autres vidéos caustiques témoignant des absurdités administratives qui éraillent leur quotidien. Autant d'initiatives reprises par les médias qui montrent que, question communication, les patrons aussi savent y faire. Même s'ils s'en défendent. « Il s'agit avant tout de pédagogie, insiste Yvon Grosso, président de l'UPE06, dont la mobilisation durera jusqu'en mars. On est dans la répétition et l'explication pour faire comprendre les enjeux d'un système à bout de souffle ». Des messages qui s'adressent tant au gouvernement qu'à l'opinion publique, mais également à une base tellement excédée que certains parlent de situation insurrectionnelle. « Cette mobilisation est aussi un moyen de la canaliser », confirme Honoré Ghetti, président de la CGPME06. « Le point de départ, ce sont les TPE et PME qui sont submergées par toute la paperasse administrative », confie Alain Gargani, son homologue des Bouches-du-Rhône. Pierres d'achoppement des mécontentements, la loi Hamon sur la transmission d'entreprise et le compte pénibilité. « Ce projet pénibilité n'est pas applicable dans une TPE/PME. Or, ce sont ces petites structures qui constituent 95 % des entreprises en France et regroupent 14 millions d'emplois ». Et le président de la Fédération BTP13 de poursuivre : « C'est une folie, la quintessence de la technocratie. Nous allons être derrière chaque collaborateur à longueur de journée, à l'heure où nous faisons face à un afflux de salariés venant du reste de l'Europe, sans contrainte ». Pour autant, la mobilisation atteindra-t-elle ses objectifs ? Rien n'est moins sur. D'où la volonté, chez certains patrons, de durcir le ton. Parmi eux, Luc Mengual, dirigeant de quatre salons de coiffure Jean-Louis David (22 salariés), à Marseille. « La mobilisation des entrepreneurs me fascine, mais je proposerai des actions plus radicales. Le patron est trop souvent bien pensant, bien élevé. Il devrait peut-être l'être moins pour parvenir à se faire entendre ».




Recours à la Vox Populi

Alors, pour éviter un énième coup d'épée dans l'eau, faut-il radicaliser le mouvement ? Là, les avis divergent. Situé sur une ligne modérée, le Medef prône d'abord le dialogue. « Il faut mettre la vraie économie au centre du jeu et cela doit passer par une représentation de la société civile au sein des institutions, et plus particulièrement à l'Assemblée nationale où seuls 18 chefs d'entreprise siègent sur 577 députés », avance Yvon Grosso. La CGPME, elle, se montre bien plus radicale. « Je fais partie des dirigeants qui poussent fortement à la mobilisation », précise Alain Gargani. « Il y a un an et demi, je me suis demandé comment faire reculer le gouvernement et j'ai émis l'idée d'une grève de la TVA. Nous nous sommes renseignés et, selon la loi, tout instigateur d'une grève à la TVA peut relever du pénal... », ajoute-t-il, proposant dès lors d'autres idées. « Chaque entreprise pourrait adresser un courrier de réclamation aux impôts... De toute façon, il est clair que le gouvernement ne recule que s'il est confronté à une épreuve de force ». À moins d'avoir recours à la Vox Populi. « Le référendum d'initiative populaire doit être mis en place en 2015, utilisons-le, revendique Léonidas Kalogeropoulos, lobbyiste et président de Médiation & Arguments. Une question comme "Le code du travail ne devrait-il pas s'appliquer uniquement là où la convention au sein de l'entreprise n'existe pas ?" ferait tomber les 10.000 articles du code qui nous gouvernent. » Quoi qu'il en soit, Medef et CGPME envisagent tous deux de faire participer les salariés à leurs prochaines mobilisations. « En les mobilisant, nous pourrions arrêter l'économie. C'est peut-être une prochaine étape... » Et Jean-Luc Chauvin, président de l'UPE13 de conclure : « Aujourd'hui, nous sommes plus de trois cent. La prochaine fois, nous devrons être dix fois plus nombreux. De plus en plus de salariés sont conscients des problèmes, nous devons les associer à notre démarche ».