L’IA en entreprise dans le Grand Ouest : la réalité derrière les annonces
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L’IA en entreprise dans le Grand Ouest : la réalité derrière les annonces

[ TRIBUNE ] À l’heure où les sommets sur l’intelligence artificielle se multiplient et où la communication autour de l’IA sature nos écrans, il est temps de partager une réalité de terrain que nous observons auprès des entreprises, estime Franz Jarry, délégué général d’ADN Ouest. Cette association rassemble 760 entreprises, collectivités et établissements d’enseignement en Pays de la Loire et en Bretagne.

Franz Jarry, délégué général d’ADN Ouest : "S'il est déjà compliqué de cadrer un usage pertinent de l'IA générative, notamment, il est encore plus difficile de monter des projets qui tiennent leurs promesses sur le long terme" — Photo : ADN Ouest

Nombreux sont ceux qui, lisant les gros titres des médias, pourraient croire que toutes les entreprises françaises ont déjà massivement adopté l’IA. Pourtant, après avoir sondé nos adhérents lors de différentes rencontres et analysé les résultats corroborés par les travaux du Ceser en Pays de la Loire, le constat est sans appel. S’il est déjà compliqué de cadrer un usage pertinent de l’IA générative, notamment, il est encore plus difficile de monter des projets qui tiennent leurs promesses sur le long terme.

Sur une vingtaine de DSI interrogés, seuls cinq ont véritablement mis des projets d’IA en production au-delà des simples preuves de concept (POC), trois sur dix ont envisagé de vrais projets et seulement deux sur cinq ont vu des résultats concrets.

Dans des secteurs aussi diversifiés que la santé, l’agroalimentaire ou les services, de nombreuses organisations ont bien réalisé des POC, mais rares sont celles qui ont franchi le pas d’une implémentation à grande échelle.

Les succès qui montrent la voie

Pourtant, certains précurseurs nous prouvent que l’IA peut transformer en profondeur nos modèles opérationnels quand elle répond à des besoins concrets.

IDEA, logisticien industriel, utilise l’IA pour optimiser son stockage en entrepôt et détecter en temps réel le port des équipements de sécurité (Computer Vision). Grâce à l’IA, elle maîtrise désormais la mécanique d’approvisionnement de ses clients avec une précision que ces derniers n’atteignent parfois pas eux-mêmes. Si les algorithmes existaient déjà, les capacités de calcul actuelles ont décuplé leur impact.

Chez Baker Tilly, société de conseil pluridisciplinaire, l’IA est utilisée dans la préparation des rendez-vous de consulting : elle permet de préparer les fiches client pour mieux conduire les missions et gagner en efficacité.

À La Poste, la planification opérationnelle et la cybersécurité sont optimisées par l’IA, et les pannes d’automates anticipées par des modèles prédictifs.

"Chez France Travail, l’algorithme identifie instantanément les 100 candidats les mieux qualifiés et leur envoie automatiquement un SMS détaillant les conditions d’emploi"

Chez Seenovia, entreprise de conseil en élevage, plusieurs projets sont déployés depuis 2019 pour aider les éleveurs à piloter efficacement leur activité. Mozae, leur toute dernière solution de monitoring de l’activité des bovins, permet de suivre en temps réel le comportement des animaux et mieux cibler les périodes techniques propices pour la reproduction ou l’alimentation. Cet outil vient en renfort de l’éleveur pour alléger sa charge de surveillance et lui permettre d’intervenir au bon moment.

Plus impressionnant encore, France Travail a développé un système de matching entre offres et profils. Par exemple, pour une entreprise agroalimentaire recherchant un conducteur de ligne, l’algorithme identifie instantanément les 100 candidats les mieux qualifiés et leur envoie automatiquement un SMS détaillant les conditions d’emploi. En quatre heures, des réponses sont collectées pour une mise en contact avec le recruteur – un processus qui prenait auparavant plusieurs jours.

L’adoption varie selon les acteurs

Notre observation révèle trois approches distinctes face à l’IA. Les institutions publiques s’y intéressent et ne sont pas en retard. Nantes Métropole, par exemple, teste des solutions pour optimiser les quantités dans les cantines scolaires, réduisant simultanément les coûts et le gaspillage alimentaire.

Parmi les décideurs d’entreprises, certains attendent prudemment de voir ce que font les autres, craignant l’échec. D’autres, plus audacieux, développent une véritable culture de l’expérimentation qui leur permet de gérer le risque et se préparer. Plus rares sont ceux qui, comme Baker Tilly, transforment radicalement leur modèle en n’embauchant plus de comptables mais des "data contrôleurs" dans le cadre d’un plan de transformation globale.

Quant aux collaborateurs, les réticences sont prévisibles mais révélatrices. Même s’ils sont conscients que l’IA leur fait gagner du temps, ils soulignent : "Je ne peux pas faire que de la valeur ajoutée toute la journée" ou "l’IA enlève une partie du sens à mon travail". Ces retours nous rappellent l’importance de trouver un équilibre entre productivité et épanouissement professionnel.

Les leçons du terrain : rien n’a changé

Paradoxalement, si l’IA est manifestement révolutionnaire, rien n’a fondamentalement changé dans l’approche que nous devrions avoir des projets technologiques. L’erreur serait de vouloir absolument implémenter l’IA dans son entreprise et de chercher ensuite des cas d’usage.

La bonne démarche reste inchangée : il s’agit de partir des besoins concrets de l’entreprise, écouter les professionnels métiers qui savent ce dont ils ont besoin, et apporter des solutions simples à des problèmes précis. L’IA n’est qu’un outil supplémentaire dans la boîte à outils des entreprises, pas une fin en soi.

"La clé du succès réside toujours dans l’accompagnement au changement"

Comme nous le partage Olivier Clos, DSI de Baker Tilly : "Je milite pour mettre en place un véritable partenariat entre les métiers et la DSI, à l’image d’une écurie de Formule 1 : le pilote exprime ses attentes sur le comportement de la voiture, et les mécaniciens, experts techniques, traduisent ces attentes en solutions concrètes. Cela nécessite une écoute mutuelle et surtout beaucoup de respect dans les relations humaines."

La qualité des données demeure cruciale : "garbage in, garbage out" (si les données sont mauvaises en entrée, les résultats seront mauvais à la sortie) reste une vérité immuable, même avec les algorithmes les plus sophistiqués. Et surtout, la clé du succès réside toujours dans l’accompagnement au changement : pour qu’un projet d’IA réussisse, il faut accompagner les équipes, les écouter, accepter d’échouer parfois et persévérer.

Commencez modestement, mais commencez maintenant

Notre rôle, en tant qu’association représentant la filière numérique du Grand Ouest, est d’accompagner cette transition avec lucidité, responsabilité et ambition. Sans céder aux sirènes du "tout-IA", mais sans rater non plus le tournant stratégique qu’elle représente. Pour beaucoup d’entreprises de notre territoire, le meilleur conseil pourrait être : commencez modestement, mais commencez maintenant.

Chez ADN Ouest, nous sommes convaincus que les intelligences artificielles sont une chance et une opportunité, à condition que cela se fasse en bonne intelligence, bien humaine, celle-là. Car, au fond, la vraie révolution n’est pas technique mais organisationnelle : c’est notre capacité à intégrer ces outils dans nos processus tout en préservant l’engagement et le sens au travail qui déterminera les vrais gagnants de cette transformation.

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