Seine-Maritime
Lhotellier : "Nous sommes à un tournant pour la construction, qui doit choisir entre investir ou se paupériser"
Interview Seine-Maritime # BTP # ETI

Paul Lhotellier président du groupe Lhotellier "Nous sommes à un tournant pour la construction, qui doit choisir entre investir ou se paupériser"

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Le groupe de construction normand Lhotellier vient d’inaugurer "un village de la construction" au Grand-Quevilly (Seine-Maritime). Le site de 11 hectares est une ancienne friche industrielle pensée par le président de l’ETI, Paul Lhotellier, pour réunir différents corps de métier du BTP et favoriser l’émulation. Il espère recréer du collectif dans un secteur très fragmenté.

Paul Lhotellier, président du groupe Lhotellier, lors de l’inauguration du Village de la Construction de Grand-Quevilly — Photo : Groupe Lhotellier

Le groupe Lhotellier (1 700 salariés) vient d’inaugurer un village de la construction au Grand-Quevilly. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet ?

Ce projet est né de la frustration de voir nos métiers de la construction très démembrés. Je constate qu’aujourd’hui les différents experts qui interviennent dans des projets de construction sont très indépendants. L’architecte, l’assureur, le spécialiste des infrastructures et celui des hyperstructures, ne se croisent pas. Avec ce fonctionnement, chacun est réduit à être un simple exécutant.

Il y a cinq ans, le maire de Rouen, Nicolas Mayer-Rossignol, m’a contacté pour essayer d’avoir une ville plus solidaire dans la construction. Après plusieurs essais, nous avons abouti à la création de ces villages de la construction durable.

En quoi consiste cela consiste-t-il concrètement ?

Ce village est un regroupement d’entreprises, installées sur l’ancien site d’AxzoNobel, qui produisait de la peinture. Notre groupe a investi 6 millions d’euros pour rénover le lieu et installer nos nouvelles activités.

Parmi la dizaine d’activités, la majorité des entreprises sont des sociétés de notre groupe : Révobéton, RDE, LSTP, ATECLAB, JPL, et notre service foncier et réglementaire. Nous louons aussi un terrain à la société de recyclage plastique Normandie Plastique Valorisation. TH Group, spécialiste de la construction de modules en bois, devrait également nous rejoindre. L’idée est de se donner accès à des techniques et matériaux nouveaux et durables, sur une variété de champs qui touchent à la construction. Une manière de créer de l’émulation.

Vous avez réalisé 350 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024, contre 270 millions d’euros en 2021. Comment parvenez-vous à rester en croissance, malgré la conjoncture difficile du secteur de la construction ?

Nous visons 400 millions de chiffre d’affaires en 2025. Mais l’essentiel est d’offrir sur nos territoires des services alternatifs par rapport à nos confrères. Notre croissance montre que nous rencontrons nos marchés. Nous réalisons aussi de gros investissements pour nous doter d’outils technologiques, de machines, et d’un tas d’outils qui requièrent une production importante. Notre intention est d’investir chaque année 20 millions d’euros.

Par ailleurs, notre cœur de fonctionnement, c’est d’être capable de produire avec des collaborateurs. Le recrutement représente donc un effort très important. En 2025, nous avons réalisé 26 000 heures de formation, et recruté entre 120 et 130 alternants. Jusqu’ici, nous n’avons jamais eu de problème de recrutement.

Quelles sont les futures orientations du secteur du bâtiment selon vous ?

Nous allons vers le développement de la construction multi technologique et adaptative. C’est-à-dire que des immeubles de bureaux pourront aussi bien devenir des commerces ou habitations. Peut-être parviendrons-nous à concevoir du béton avec des matériaux recyclés. Aujourd’hui, nous n’en sommes pas capables.

Le Groupe Lhotellier a inauguré un nouveau village de la construction dans la Seine-Maritime en octobre 2025 — Photo : Groupe Lhotellier

Pensez-vous que le marché soit prêt à payer pour une construction plus durable ?

Bien entendu, il faut que ce qu’on produit soit viable économiquement. J’ai l’intuition que, dans certains cas, la construction mixte pourra être moins chère que la monoconstruction. En réalité, lorsqu’on considère la construction au sens large, avec l’ensemble des étapes, des solutions plus technologiques peuvent coûter moins cher.

"Nous devons refuser la spirale du prix le moins cher. Elle entraîne une paupérisation de notre profession."

Cela requiert une vision de long terme, qui prend tout en compte, du déplacement à la démolition. On se rend alors compte que sur 10 ans, la construction peut revenir moins cher du fait de ses matériaux très durables. Il faut avoir des interlocuteurs qui regardent sur le long terme et pas seulement le prix le moins cher. Nous devons refuser la spirale du prix le moins cher. Elle entraîne une paupérisation de notre profession.

Quel est le plus grand frein à la construction en France ?

La problématique principale de la construction en France, ce sont les normes. L’administratif est épouvantablement long et complexe. Il n’aide pas du tout notre pays, qui se fait doubler par les concurrents. Non pas par manque de talent ou d’innovation, mais par la lenteur de la mise en œuvre. Le risque est de régresser. La Chine, en retard sur la France il y a quelques années, est aujourd’hui beaucoup plus avancée en termes de R & D.

Aujourd’hui, nous sommes à un virage de la construction. Soit la France s’oriente vers la médiocrité et la paupérisation, une vision "cheap" de nos métiers, soit elle prend le virage et investit largement vers une construction responsable, écologique, sociale. Il faut une volonté collective de porter cette nouvelle typologie d’aménagement des territoires. Sinon, on fera de beaux objets, réalisés comme des pieds.

Seine-Maritime # BTP # Travaux publics # Bâtiment # ETI # Infrastructures # Investissement immobilier