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Les drones de défense décollent en Occitanie
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Les drones de défense décollent en Occitanie

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Dans le sillage de la politique de réarmement de la France, un écosystème occitan est en train de monter en puissance autour des drones aériens de défense, polyvalents, précis et peu coûteux. Aux côtés de PME désormais bien installées sur leur marché, des start-up émergent tandis que le territoire attire aussi des entreprises étrangères, prêtes à consentir de substantiels investissements.

Bastien Mancini, président de Delair, fleuron régional de l’industrie du drone — Photo : Delair

La France n’arme ses drones que depuis 2019. Dans un entretien au Point en octobre 2024, Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, disait être « hanté » par « notre échec collectif sur les drones. » « Au lieu d’essayer de rattraper éternellement notre retard (sur les États-Unis, la Chine, la Turquie ou Israël notamment, NDLR), j’ai décidé de sauter une génération technologique, poursuivait le nouveau Premier ministre. En 2030, la France doit être à la pointe sur les différentes gammes de drones. »

Dès mars 2024, un rapport issu des travaux menés conjointement par le Groupement des Industries françaises de Défense et de Sécurité terrestres et aéroterrestres (GICAT) et l’Association du drone de l’industrie française (ADIF) posait les fondements de cette nouvelle approche. Celle-ci s’est concrétisée par la signature du Pacte Drones Aériens de Défense par Sébastien Lecornu, le 17 juin 2024, à Eurosatory, le salon international bisannuel de la défense et la sécurité. Piloté par la DGA, ce pacte concerne les drones de contact de moins de 150 kg destinés essentiellement à l’armée de Terre. Il vise à une meilleure appropriation des besoins des armées par l’industrie et une meilleure connaissance des capacités industrielles françaises par les militaires.

Drones sur étagères

Parallèlement à cela, le ministère des Armées a rompu avec les habitudes. Il a créé des marchés d’achat de drones sur étagère développés sur fonds propres par les industriels pour mieux servir les forces françaises, lesquelles reçoivent leur matériel plus vite, sans passer par de longs programmes coûteux pour l’État. « Ce mode de fonctionnement est vertueux et contribue au développement et à la montée en maturité de l’industrie française », se félicite l’ADIF.

Dans ce contexte propice, la filière du drone aérien de défense monte en puissance en Occitanie. Son fleuron le plus remarquable demeure la société Delair, basée à Labège (Haute-Garonne), dont le succès repose notamment sur sa capacité à répondre aux attentes des armées. En 2023 puis en 2024, l’entreprise a été sélectionnée par la DGA dans le cadre des programmes COLIBRI et LARINAE, livrant des drones d’observation et des munitions télé opérées (aussi appelées drones kamikazes) à l’armée française et à l’Ukraine, renforçant son ancrage dans la base industrielle et technologique de défense (BITD).

80 % du chiffre d'affaires de Delair dans la défense

Lors du dernier Salon International de l’Air et de l’Espace au Bourget, Delair a dévoilé son dernier-né, le drone DT-61, à décollage vertical. En partenariat avec le groupe KNDS France, Delair doit aussi livrer 460 MX-10 Damoclès, un drone à voilure quadricoptère d’une portée de 10 km, d’ici à la fin de 2025. Avec la société toulousaine Ascendance, elle développe également un drone d’observation hybride électrique à voilure fixe, sur la base de son emblématique DT46, qui sera ainsi doté de nouvelles capacités de vol et de meilleures performances pour les missions de surveillance à longue distance. Employant plus de 200 collaborateurs répartis sur quatre sites (Toulouse, Marseille, Grenoble et Paris), la PME a triplé sa production en moins de deux ans. Elle réalisait un chiffre d’affaires de 30 millions d’euros en 2024 et prévoit d’atteindre les 60 millions d’euros en 2025. "On faisait encore il y a cinq ans 80 % de notre chiffre d’affaires dans le civil, aujourd’hui, on fait 80 % dans la défense", indiquait au printemps dernier Bastien Mancini, son président.

La croissance de la société Boreal, filiale du groupe Mistral (38 collaborateurs, CA 2022 : 3,50 M€), réputée pour ses technologies de drones, notamment le Boreal Aerial Vehicle longue portée, est moins spectaculaire mais cette PME basée à Lavernose-Lacasse (Haute-Garonne) a frappé un grand coup en signant avec Thales un accord pour la production de munitions télé opérées longue portée (MTO-LP). Cette coopération, qui renforce aussi la BITD, vise à développer une gamme française complète de MTO-LP souveraines, conçue pour répondre au besoin opérationnel des forces de l’OTAN, et en particulier de la France, avec une portée de plusieurs centaines de kilomètres techniquement allongeable. La feuille de route prévoit une première version industrialisée en 2026, offrant une capacité annuelle de 1 000 têtes militaires, et un développement avancé en 2027.

Aura Aero et Daher retenus par la DGA

Deux avionneurs d’Occitanie, le toulousain Aura Aero et le tarbais Daher, ont par ailleurs été récemment sélectionnés dans le cadre d’un appel à projets de la DGA, qui a consulté une dizaine d’industriels européens. En compétition avec trois autres entreprises (FLY-R, SE Aviation et Turgis Gaillard), ils ont 18 mois pour développer un démonstrateur de drone MALE (moyenne altitude et longue endurance) et le faire voler.

« Le contexte mondial nous pousse à avancer vite, avec des besoins de défense réels, et nous avons, en France, tous les outils et technologies pour pouvoir y répondre », explique Jérémy Caussade, président d’Aura Aero. Au salon du Bourget, le constructeur aéronautique a ainsi présenté son programme ENBATA, visant à proposer un drone multimissions, modulaire et à coûts maîtrisés, développé en collaboration avec des partenaires industriels tels que Safran, Thales et Aresia. Conçu autour de commandes de vol électriques, ce drone pourra aussi bien effectuer du renseignement stratégique longue portée, de la reconnaissance armée, de la guerre électronique, de la surveillance maritime, du relais de communication que des opérations de lutte anti-drones. D’une masse maximale de 2 tonnes, il pourra porter jusqu’à 1 tonne de charge utile et disposera d’une autonomie pouvant aller jusqu’à 55 heures.

Daher attaque lui aussi ce nouveau marché, même si l’entreprise haut-pyrénéenne est déjà très active dans le secteur de la Défense (15,5 % de son chiffre d’affaires en 2024, soit 300 millions d’euros). Dans le cadre de l’appel à projets de la DGA, elle va proposer, en collaboration avec Thales, une solution basée sur une plateforme CS 23 (aviation légère) certifiée. « Grâce à notre solution de dronisation Plug & Fly, un avion existant peut être transformé rapidement en une plateforme autonome ou télé opérée, sans repenser toute l’architecture, indique Pascal Laguerre, chief technology officer (directeur technique) de Daher. Cette approche permet une intégration simplifiée et une mise en service accélérée, répondant concrètement aux attentes du ministère des Armées en matière de réactivité, de modularité et de souveraineté technologique. » Selon Daher, la démonstration de vol télé opéré pourrait même être réalisée bien avant les dix-huit mois prévus dans l’appel à projets.

Windlair mise sur son drone cargo

En Occitanie, les start-ups emboîtent le pas des grandes entreprises pour se positionner sur le marché des drones aériens de défense. Fondée en 2022 et basée à Blagnac (Haute-Garonne), Windlair veut par exemple révolutionner le transport de marchandises avec son drone cargo DX400, un aéronef hybride électrique à décollage et atterrissage vertical (VTOL) capable de transporter 150 kg sur 800 km, qui répondra aux besoins de logistique, notamment dans la défense. Soutenue par Daher, Safran et l’Office national d’études et de recherches aérospatiales (ONERA), elle ambitionne d’être un acteur clé du marché mondial des drones cargo, estimé à 17 milliards d’euros d’ici 2030. Son prototype devrait voler fin 2026.

Fondée en 2025 par trois ingénieurs portugais et incubée à l’ISAE Supaero de Toulouse, la start-up Zero Industries, pour sa part, développe des systèmes de navigation basés sur l’intelligence artificielle (IA), qui permettent aux drones militaires de naviguer de manière fiable en cas de brouillage ou de perte totale du signal GPS. La start-up, qui vient d’être sélectionnée par l’accélérateur Project Europe, créé par le fonds londonien 20VC, collabore déjà avec des fabricants de drones pour intensifier le développement de sa technologie.

Tekever s’implante à Cahors

L’émulation née de ces différents contrats et projets rendent l’écosystème Est occitan particulièrement attractif pour les entreprises étrangères. Si bien que la société portugaise Tekever (1 000 collaborateurs, CA non communiqué), leader européen des systèmes autonomes pilotés par l’intelligence artificielle, a choisi Cahors (Lot) pour implanter son nouveau centre d’excellence pour les systèmes autonomes à usage dual en France, avec la complicité de la Région Occitanie. Ce nouveau site, première étape de la mise en œuvre du plan d’investissement de 100 millions d’euros dans le Sud-Ouest annoncé par Tekever lors de Choose France 2025, permettra à l’entreprise de développer de nouvelles capacités de production, d’intégration, de tests et de développement de sa gamme de produits, afin de renforcer la BITD.

De son côté, la société singapourienne H3 Dynamics (75 collaborateurs, CA : 13 M€), qui fabrique des combustibles pour drones et qui mène déjà depuis sa filiale toulousaine sa R & D sur l’intégration des piles à hydrogène dans les drones et les avions et la propulsion distribuée, va ouvrir une usine de piles de nouvelle génération à Toulouse, où elle devrait transférer son siège. Elle prévoit d’investir 25 millions d’euros dans ce projet et de recruter 100 personnes d’ici à la fin de 2027.

En étant polyvalents, précis et bien moins coûteux que la fabrication de missiles traditionnels (quelques dizaines de milliers d'euros contre plusieurs centaines de millions d'euros), les drones de combat répondent ainsi aux ambitions du Premier ministre Sébastien Lecornu d'avoir en 2030 une France "à la pointe sur les différentes gammes de drones". Et trouvent en Occitanie un terrain favorable à leur déploiement.

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