Quels sont les enjeux que doivent aujourd'hui intégrer les entreprises?
Voir le développement durable uniquement comme une contrainte réglementaire revient à passer à côté de 80% du sujet. En pratique, il s'agit avant tout d'un axe de différenciation, dans un contexte concurrentiel où le coût de la tonne carbone ou du litre de carburant sont devenus des variables clés de la performance économique. Dans cette dynamique d'évolution, la société qui passe à côté de l'enjeu environnemental fait le choix de disparaître.
En dix ans d'existence, comment avez-vous vu évoluer le rapport des entreprises avec les problématiques environnementales et sociétales?
En 2000, quand j'ai créé BeCitizen, l'environnement n'était pas du tout core business. Il n'était ni un élément de différenciation, ni intégré à la stratégie des entreprises. Ainsi nous avions peu de clients. En 2005, nous avions beaucoup plus de clients, mais leurs projets n'avaient rien de secret. En 2011, 90% de nos missions sont stratégiques et absolument confidentielles. Aujour- d'hui, l'environnement fait partie du mix-produit et du modèle économique de l'entreprise.
Comment le dirigeant d'une PME peut-il aborder le sujet de l'environnement et se positionner en conséquence?
L'environnement peut se résumer en cinq enjeux clés pour l'entreprise: le climat, l'énergie, les ressources, la biodiversité et la santé. Selon que l'on est chimiste ou distributeur, promoteur immobilier ou coopérative agricole, les priorités économiques et environnementales ne sont pas les mêmes. Le croisement des enjeux environnementaux avec les activités d'une société dégage le niveau de respect de la réglementation et d'innovation d'une entreprise ou d'un secteur. Le secteur du bâtiment, par exemple, est devenu assez bon en respect de la réglementation et assez innovant. L'agriculture, secteur jusqu'à récemment protégé, est en train de vivre un saut quantique à travers l'innovation. À l'inverse, en France, les secteurs encore protégés tels que la finance et la presse restent particulièrement conservateurs.
Que recouvre le concept d'économie positive que vous avez créé?
Il a pour ambition la restauration des conditions de vie pour l'Homme par la croissance économique. C'est-à-dire que les modèles économiques de l'économie positive permettent de produire de l'énergie, de dépolluer, tout en restaurant la biodiversité et en étant profitables. En 2004, j'ai été le premier à imaginer le concept de ?bâtiment à énergie positive?: si les milliards de logements à venir dans le monde étaient construits sous la forme de bâtiments producteurs nets d'énergie, l'empreinte énergétique de ce secteur s'inverserait. En appliquant autant que possible cette démarche aux cinq enjeux clés et à l'ensemble des activités humaines, la contradiction souvent relevée entre développement et durable est résolue: il devient enfin possible d'envisager une croissance économique qui bénéficierait à l'environnement.
Selon vous, où en sont les PME françaises en matière de développement durable?
Cela dépend de leur secteur d'activité, de leur ouverture et de leur exposition à l'international. En général, plus l'entreprise est exposée, ou moins elle est protégée, et plus elle est sensible à ces enjeux. Une société dont le marché est national va se contenter d'ajuster son activité en fonction de son environnement immédiat, qui est dans une dynamique plus lente qu'une entreprise qui exporte. Cette dernière est en prise directe avec les évolutions mondiales, les opportunités ou les risques autour des ressources, de la santé, de l'énergie, du changement climatique. Dans la compétition mondiale, les dirigeants français ont un handicap culturel avec l'environnement, que n'ont pas les Anglo-Saxons ou encore moins les Chinois. La tournure politique qu'a pris l'écologie fait que pour un Français, l'environnement est plutôt marqué à gauche et il est donc incompatible avec l'économie. En conséquence, une partie des patrons français s'aveugle sur la dynamique de croissance verte et n'en saisit pas toutes les opportunités. Ils n'ont pas compris que c'était un moyen de faire plus de business. Et quand cet aveuglement dogmatique atteint le sommet de l'État, cela n'arrange rien à notre compétitivité internationale.
Pensez-vous que la société civile aura de plus en plus d'influence sur les pratiques des entreprises?
Oui, sans hésiter. Les mouvements civils servent d'alertes. Ces alertes sont appelées à être relayées de plus en plus rapidement et efficacement grâce aux nouveaux moyens de communication. Savez-vous qu'aux Etats-Unis, il est possible, grâce à son smartphone, de scanner le code-barres d'un produit dans un magasin, et d'obtenir instantanément une recommandation interdisant l'achat de tel ou tel produit en fonction de sa qualité nutritionnelle, sanitaire ou environnementale? Imaginez les conséquences que peuvent avoir sur la chaîne de valeur les choix de consommateurs avertis...
Que répondez-vous aux dirigeants de PME qui vous disent qu'ils n'ont pas les moyens de s'investir dans une démarche de développement durable?
Si le baril de pétrole atteint les 300euros, combien de temps tenez-vous? C'est la question que je les incite à se poser en retour.
Maximilien Rouer est président et associé de BeCitizen, société qu'il a cofondée en 2000. Dédiée à la restauration de l'environnement, BeCitizen est une filiale du groupe Edmond de Rothschild. Elle conseille les entreprises et crée des fonds d'investissements tournés vers le green business. Maximilien Rouer explique les relations entre développement durable et PME.