Le groupe semencier RAGT (CA : 674,6 M€, 2 085 salariés) se fixe pour objectif d’atteindre le milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2035. "Une ambition réaliste", assure son président Laurent Guerreiro. "Depuis dix ans, le groupe s’est énormément développé. Nous n’avons pas à pâlir face aux multinationales", apprécie-t-il. Depuis son fief de Rodez (Aveyron), le groupe né en 1919 s’est créé une stature mondiale, avec 17 sites industriels, 21 unités d’affaires à l’international et une présence commerciale dans 50 pays. "Être plus gros n’est pas un leitmotiv pour nous, mais nous devons nous donner les capacités à investir pour chercher les technologies de demain, et cela ne peut pas se faire sans avoir plus de trésorerie… Donc, il faut grossir". C’est pourquoi RAGT a élaboré son Plan 2030, qui, pour le métier Semences -le principal- déborde à 2035. "Cette année, nous sommes dans le dur, le monde agricole va mal. Mais on résiste grâce à la diversification". Le maître-mot.
Le pilier RAGT Semences
RAGT, ce sont trois filiales. La principale est RAGT Semences (1 556 salariés), 8e acteur mondial. Ce métier d’obtenteur de semences pour l’agriculture génère 70 % du chiffre d’affaires, et 90 % du résultat net. RAGT Plateau Central (450 salariés) est la filiale historique de négoce agricole, ancrée sur les territoires Rouergue, Auvergne, Gévaudan et Tarnais qui ont donné son nom au groupe. La dernière-née, en 2008, est RAGT Énergie (9 personnes), dédiée à la production de pellets de chauffage à base de déchets végétaux, à destination des chaufferies biomasse collectives. L’ensemble est coordonné par la holding au siège (73 personnes), suivant les orientations décidées par le directoire, sous l’œil d’un conseil de surveillance, représentant les plus de mille actionnaires du groupe.
La betterave comme piste de croissance
C’est bien RAGT Semences qui tirera le plus gros de la croissance envisagée pour ces prochaines années. L’absorption en avril 2025 du groupe francilien Deleplanque et de ses filiales allemandes Strube et Van Waveren (CA : 200 M€, 450 collaborateurs sur neuf sites), spécialiste de la semence betteravière, va participer pour beaucoup à ce développement. "Cette acquisition est issue d’une réflexion stratégique. Pour le maïs, un groupe comme Bayer à une capacité d’investissement en R & D dix fois supérieure à la nôtre. Nous diversifier et compléter notre portefeuille multi-espèces grâce à la betterave nous est apparu comme une évidence", expose Laurent Guerreiro.
Le groupe aveyronnais devient, de fait, le 3e acteur mondial sur la betterave, "espèce à forte marge". Il n’existe que trois obtenteurs mondiaux. "Nous restons un petit Poucet par rapport aux concurrents (KWS et Florimond Desprez, NDLR), mais les sucriers sont contents de nous voir, pour ne pas avoir que deux géants comme interlocuteurs. C’est un axe de développement majeur". La betterave va permettre d’élargir le spectre des clients à qui proposer des offres intégrées (le producteur de betterave instaurant des rotations, notamment avec de la luzerne et des céréales).
L’effort doublé sur la R & D
Deleplanque était surtout producteur de semences. Les programmes de recherche n’étaient pas au mieux. "Ils avaient arrêté d’investir depuis cinq ans. Nous allons accentuer de 15 % les investissements sur la R & D". D’ici à 2035, le groupe entend doubler son effort global sur la R & D, toutes productions confondues (tout en restant discret sur les montants).
Globalement, RAGT consacre chaque année plus de 30 millions d’euros à ses investissements et envisage d’accroître cette somme de 50 % d’ici 2035.
Nouveaux horizons technologiques
L’arrivée de Deleplanque et des pratiques betteravières ouvre de nouveaux horizons technologiques. "C’est un autre monde. Les techniques industrielles sont différentes : on polit les semences, on les pré-mouille (à l’inverse de ce que nous pratiquons pour d’autres semences), on utilise même une IRM pour repérer des germes dans les semences. Et si ce savoir-faire pouvait servir pour d’autres cultures ? Nous voulons développer de nouveaux concepts à partir de ces technologies." Des investissements importants (de l’ordre de 10 à 15 millions d’euros) seront entrepris pour doter une ou plusieurs usines du groupe de systèmes de traitement de semences à haute valeur ajoutée. À terme, RAGT ambitionne de devenir le 2e producteur mondial de semences pour la betterave.
Devenir n° 1 mondial sur les céréales à paille
Avant la betterave, "nous souhaitons parvenir sur la première marche du podium mondial pour les céréales. D’où nos implantations au Brésil et en Australie, ces dernières années", annonce le dirigeant. Strube étoffe le panel sur de nouvelles variétés, comme les céréales de printemps, "que nous n’avions pas au portefeuille."
"Pour le blé tendre, utilisé pour le pain, nous sommes n° 1 en Europe. Quant à l’orge, nous sommes leader mondial. Une bière sur deux est brassée avec de l’orge issue de nos semences", apprécie le président. Le groupe aveyronnais poursuit sa marche en avant. Le 30 décembre 2025, il a acquis l’activité semences d’orge de brasserie du suisse Syngenta (CA 2024 : 28,8 Md$, 28 000 salariés). Le site de Market Stainton, basé dans le Lincolnshire (Royaume-Uni), avec onze salariés, rejoint le giron français.
La 3e variété prioritaire est le sorgho : "Une espèce rêvée pour l’alimentation animale, extrêmement développée en Afrique, en Amérique latine et en Amérique du Nord. Ce sont des marchés nouveaux pour nous, que l’on peut aller prendre", apprécie Laurent Guerreiro. RAGT compte sur la société argentine Tobin, rachetée en 2022, pour porter l’essor du sorgho.
Des croissances externes pour aller plus vite
Cette ambition va être accélérée par de récentes acquisitions : Tobin en 2022, un programme de sélection de céréales de BASF en Australie en 2023, l’orge de Syngenta en 2025… "On ne se refusera pas d’acheter des sociétés pour aller plus vite dans l’objectif qu’on s’est fixé", commente le président.
L’avenir s’écrit aussi dans les interstices juridiques du métier d’obtenteur. Avec d’autres acteurs, RAGT milite pour une rénovation du sacro-saint catalogue variétal. "Nous faisons du lobbying pour changer ce système". Actuellement, pour y être validée, une variété doit faire la preuve qu’elle est meilleure que la précédente, sous-entendu "avec plus de rendement". Or, avec le réchauffement climatique, il est devenu crucial de s’intéresser également à des variétés plus précoces, nécessitant moins d’eau, plus rustiques. "Aujourd’hui, on inscrit des Formule 1 qui doivent rouler sur des routes pleines de cailloux". Comme la recherche nécessite des temps longs de 8 à 10 ans, RAGT a lancé ses programmes, pour l’instant à perte, pour être prêt demain.
Les pellets en déchets végétaux décollent
À l’ombre de RAGT Semences, les deux autres filiales du groupe vont connaître des mutations également, quoique dans une moindre mesure. RAGT Plateau Central (450 salariés) fait évoluer ses magasins de distribution de fournitures agricoles. Devant affronter un repli des consommateurs depuis le Covid, le groupe se décide à rejoindre la centrale d’achat Gamm Vert pour "massifier les achats, et faciliter l’e-commerce". Huit des 29 magasins vont passer sous enseigne Gamm Vert début mars, les autres, ceux de l’Aveyron, berceau du groupe, garderont l’identité RAGT, tout en bénéficiant des référencements Gamm Vert.
Quant à RAGT Énergie (9 salariés), créée en 2008 et basée à Albi (Tarn), elle a longtemps été raillée comme étant bloquée sur le "start", sans passer sur le "up". Ce n’est plus le cas. Ses pellets Calys à base de déchets végétaux agricoles ont gagné en intérêt. Depuis l’hiver 2024-2025, ils chauffent la Défense à Paris, en fournissant le groupe Idex, opérateur pour le quartier (6 200 collaborateurs). "Ses concurrents nous ont approchés et aujourd’hui, nous nous demandons comment répondre à la demande", explique Laurent Guerreiro. Longtemps pionnier en veille, RAGT Énergie bénéfice désormais de la conjoncture (raréfaction du gaz russe et hausse du prix) et de la réglementation (directives RED II et RED III), qui oblige les collectivités à un sourcing de proximité et à un niveau de pollution limité, disqualifiant les pellets de bois au profit des fibres de lin, résidus de tournesol et autres coproduits végétaux régionaux. RAGT s’appuie sur les outils industriels de coopératives agricoles pour assurer la production. Cela dit, des recrutements sont prévus pour accompagner le développement de l’activité.