Le père et la fille posent devant les oliviers sur le parking de l’entreprise. Cette photo en dit long : après deux années comme apprentie, Naïs Garnier vient d’intégrer le service des ventes du groupe Émile (CA : 24 M€, 97 salariés). Dans quelques décennies, elle représentera probablement la 5e génération à la tête de l’entreprise familiale centenaire que dirige son père David.
Les oliviers parsemaient les alentours du moulin lorsqu’Émile Noël, l’arrière-grand-père de David Garnier, a démarré son activité en 1920, à Pont-Saint-Esprit (Gard).
Un succès né d’une crise
Émile Noël aura passé la plus grande partie de sa carrière ainsi, pressant à façon des olives pour les producteurs locaux. Puis, "la success-story est née d’une crise", raconte David Garnier. L’hiver 1956, près de 90 % des oliviers gèlent. La source de revenus se tarit. Avec son fils - également appelé Émile Noël -, l’entrepreneur décide de trouver d’autres oléagineux à presser : le colza et le tournesol.
"Mon arrière-grand-mère tenait une épicerie et l’histoire familiale raconte que mon arrière-grand-père a piqué dans la caisse pour pouvoir acheter de nouvelles presses", sourit l’actuel dirigeant. Déjà, la diversification des activités prouvait son intérêt dans la résilience d’une affaire.
Très vite vient l’idée de créer une marque. Ce sera Provence Régime, car ces huiles étaient commercialisées dans des "magasins de régime", ancêtres des magasins bio.
Première huilerie bio de France
D’un dynamisme insatiable, Émile Noël fils était un homme de contact. "Il discutait avec tout le monde, il aurait parlé aux murs"., témoigne son petit-fils. De ses tournées commerciales, il ramenait des idées. Rencontrant des hippies en Ardèche dans les années 70, il est séduit par leur approche nature et santé. Il veut se lancer dans l’huile de tournesol bio. "Quand il a demandé au ministère de l’Agriculture de faire certifier les graines de nos fournisseurs, il lui a été répondu : "Le ministère ne s’occupe que de choses sérieuses." Nous avons encore le courrier", s’amuse David Garnier. Mais la révolution bio faisait son chemin : en 1972, le groupe Émile devient la toute première huilerie en France à triturer des graines biologiques.
Le groupe franchit le pas du 100 % bio en 1990. "Nous étions passés de 5 % à 10, puis 50 %. Cela marchait et nous voulions clarifier notre positionnement. À l’époque, mon grand-père ne savait pas qu’on appelait cela la stratégie ; chez lui, il y a toujours eu une partie de flair".
French flair
Du flair, il en aura eu pour continuer de diversifier sa production dès les années 70, toujours à la suite de rencontres. Depuis son garage, il aide un ami à lancer sa production de sauce tomate. Cette initiative donnera naissance à la PME Les Mets de Provence, toujours active (CA 2023 : 16,8 M€), au sein du groupe audois Rivière. Elle produit notamment à façon pour la marque Émile Noël. Le dirigeant répète l’histoire avec la moutarde, les vinaigres, les savons.
Pionnier des filières équitables
Infatigable, Émile Noël explore les terres africaines pour sourcer ses produits : l’argan au Maroc, le sésame, le karité, l’avocat en Afrique subsaharienne. Là encore, en pionnier, il met en place de véritables filières. Il est l’un des cofondateurs du label Bio & Équitable et de sa charte vertueuse, qui inclut un préfinancement pour les producteurs, de contrats sur trois ans, un juste prix, etc. Aujourd’hui, le groupe compte deux filiales sur place : une au Mali et une en Guinée, employant chacune une douzaine de personnes, mais faisant vivre environ 8 000 producteurs et leurs familles.
Décès prématuré
Après l'hiver 1956, un autre coup de froid bouleverse l’entreprise : Gérard Garnier, le père de David, décède prématurément en 1993. Il était PDG depuis six mois. Sa femme, Annick (fille d’Émile Noël) doit mener le navire, épaulée par son père toujours actif. David n’a que 16 ans. Il intégrera la direction du groupe en 2007 pour en devenir président en 2015, avec une ambition de développement.
Hauts et bas
David Garnier s’entoure, recrute. En cinq ans, il fait passer le chiffre d’affaires de 14 à 34 millions d'euros en 2019. Jusqu’à la succession d’aléas : le Covid en 2020, suivi de la flambée des matières premières et le coup de grâce, la crise du bio. Difficile, "il a fallu restructurer, conduire une profonde introspection, violente", témoigne-t-il. Le chiffre d’affaires tombe à 21 millions d'euros en 2024, l’effectif doit être réduit. Mais des voies de rebond sont trouvées, notamment par l’innovation et la diversification. "Aujourd’hui, on reprend la marche en avant".
Nouveaux produits, nouveaux débouchés
L’approvisionnement, les produits, les débouchés : tous les échelons sont concernés par un repositionnement ou un renforcement. De nouveaux produits sont conçus, valorisant mieux les matières premières, telle la pâte à tartiner à la noisette qui intègre des tourteaux (coproduit de l’huile). Des partenariats avec les clients distributeurs (magasins bio) ont été renforcés. L’entreprise s’engage également sur le marché de la MDD (marque distributeur) : puisque c’est l’une des causes de la chute des parts de marché dans le bio, autant en faire un débouché.
Les deux prochains axes de développement sont le B to B et l’export. Ces segments existent déjà, ils vont être accentués. Pour le B to B (18 % du CA), les huiles gardoises se trouvent déjà chez les géants de la cosmétique (Yves Rocher, L’Oréal). David Garnier entend également livrer en quantité l’industrie agroalimentaire.
Ça marche au Canada, merci Trump
Quant à l’export, il représente également 18 % du chiffre d’affaires (B to B et B to C), avec le Canada comme principale destination. Là encore, une rencontre. David a participé à un premier salon à Los Angeles en 2010. "Personne ne regardait nos produits… sauf des Canadiens qui cherchaient de l’huile. Quinze jours plus tard, j’étais à Montréal. En 11 mois, nous avons pénétré le marché, dans 90 % des magasins, soit aujourd’hui, plus de 1 000 magasins du Québec !" Depuis le site gardois, les expéditions d’huile devraient s’amplifier, notamment vers l’Ouest du Canada : "Nous y avons accéléré notre activité depuis l’arrivée de Donald Trump", sourit David Garnier.