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L’avancement du projet logistique d’ADMCS inquiète des centaines d’investisseurs alsaciens
Enquête Bas-Rhin # Logistique # Économie

L’avancement du projet logistique d’ADMCS inquiète des centaines d’investisseurs alsaciens

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La start-up alsacienne ADMCS promettait de transformer la logistique grâce à la blockchain. C’était en 2020. Six ans plus tard, le site d’Ittenheim (Bas-Rhin) présenté comme pilote, reste inoccupé. Tandis que le développement logiciel cherche un nouveau souffle, l’état d’avancement du projet suscite l’inquiétude chez les investisseurs, qui sont plusieurs centaines à avoir injecté au moins 17 millions d’euros au total dans la start-up.

Le site d’Ittenheim (Bas-Rhin) devait accueillir fin 2024 la plateforme logistique du projet ADMCS — Photo : Marine Dumeny

Nicolas Sarrut, dirigeant d’ADMCS, lance en 2020 un projet ambitieux : créer à Ittenheim, près de Strasbourg, une plateforme logistique multimodale présentée comme un "port sec", reliée à un port par rail ou bateau, où sont traités et dédouanés les conteneurs. Il s’agit d’une infrastructure lourde, pensée pour massifier les flux et désengorger les ports, et que le chef d’entreprise veut connecter à un logiciel propriétaire s’appuyant sur la technologie de la blockchain.

Révolutionner la logistique des conteneurs

L’objectif affiché est d’optimiser et de tracer les flux de conteneurs à l’échelle internationale, en intégrant l’ensemble des acteurs de la chaîne logistique, du point de départ jusqu’à destination : expéditeurs, destinataires, organisateurs de transport et transporteurs, manutentionnaires, courtiers, banquiers, assureurs, douanes. L’usage de la blockchain est présenté comme un moyen de sécuriser et d’horodater les informations échangées entre ces intervenants, afin de limiter les ruptures de suivi, les frictions administratives et les contestations documentaires, fréquentes dans le transport international.

ADMCS ambitionne de transformer la logistique des conteneurs, grâce notamment à un "port sec" en Alsace — Photo : LCR

Le projet est porté par un dirigeant qui revendique une connaissance du secteur de la logistique. Petit-fils de transporteur routier, Nicolas Sarrut a lui-même dirigé une société de transport de conteneurs à Eckbolsheim (Bas-Rhin), Transports & Logistique Sarrut Nicolas, liquidée depuis 2014. Dans cette logique, ADMCS se présente comme une tentative de modernisation d’un secteur encore fragmenté, où la performance dépend autant des infrastructures que de la circulation fiable de l’information.

Un terminal logistique toujours vide

Six ans plus tard, en ce début d’année 2026, le terrain d’Ittenheim, censé accueillir le terminal logistique pilote d’ADMCS, demeure vide. Malgré la délivrance puis la prolongation d’un permis de construire, aucune construction n’a été engagée. Le terminal devait s’étendre sur environ 4,4 hectares, en bordure de la RD 1004.

Parallèlement, le développement du logiciel Sirius se fait attendre. Des sources concordantes indiquent avoir constaté le développement de certaines briques logicielles ainsi que l’organisation de démonstrations fonctionnelles à destination de partenaires ou de souscripteurs. Mais force est de constater qu’il n’est pas encore déployé.

Aujourd’hui, aucun document ne permet d’attester l’existence d’un chiffre d’affaires ou de contrats opérationnels avec des clients pour cette start-up de 7 personnes, qui comprend des structures juridiques en France et en Suisse.

Au moins 17 millions d’euros levés

Chiffré à 21 millions d’euros par ADMCS en 2023, le projet est financé par une levée de fonds originale : l’émission de jetons numériques. Entre 2021 et 2024, ADMCS a indiqué à plusieurs reprises, dans ses newsletters adressées aux souscripteurs et sur les réseaux sociaux, vouloir lever 60 millions d’euros. L’analyse des données de souscriptions, des tableaux de suivi internes et documents contractuels consultés par la rédaction montre que l’entreprise a réussi à lever 17 millions d’euros, selon les données vérifiables à ce stade.

Ces montants ont été collectés auprès de plusieurs centaines de souscripteurs, très majoritairement des particuliers, dont une majorité réside en Alsace. Les investissements unitaires s’échelonnent de quelques centaines d’euros à plusieurs dizaines de milliers d’euros, avec un ticket moyen situé autour de quelques milliers d’euros par souscripteur. Les documents examinés ne font apparaître, en revanche, ni fonds de capital-risque, ni investisseurs institutionnels, ni réseaux professionnels d’investissement parmi les souscripteurs.

Des investisseurs inquiets

Du côté des souscripteurs, l’inquiétude s’est progressivement installée. "On a investi en pensant financer une infrastructure réelle. Aujourd’hui, on ne sait ni où en est le projet, ni ce qu’il adviendra des fonds engagés", confie Jean, qui désire rester anonyme et affirme avoir investi un peu plus de 5 000 euros. "Ce n’est pas seulement une question d’argent, c’est le sentiment d’être resté sans réponses pendant des mois", ajoute Céline, également sous le sceau de l’anonymat.

Plusieurs souscripteurs interrogés indiquent avoir fondé leur décision d’investissement sur des éléments de calendrier évoqués dans la communication d’ADMCS. Des documents adressés aux investisseurs entre 2021 et 2023 faisaient notamment état d’un lancement progressif du logiciel Sirius, de premières mises en service pilotes. Le système devait être opérationnel fin 2024. Or, début 2026, ni mise en exploitation partielle, ni flux opérationnels, ni livrables industriels tangibles n’ont pu être constatés.

Selon plusieurs investisseurs, l’absence d’avancées concrètes contribue à nourrir le doute. "On nous parlait d’étapes, de phases, de déploiement progressif. Mais sans échéances tenues ni reporting précis, il devient difficile de savoir si le projet est simplement en retard ou s’il a changé de nature", résume Hervé.

ADMCS défend un projet de long terme

Sollicitée, la direction d’ADMCS, par l’intermédiaire de Léa Adam, chargée des ressources humaines, rappelle qu’il s’agit "d’un projet industriel et technologique de long terme", impliquant, selon elle, "des phases étendues de conception, d’études et de structuration juridique et réglementaire avant toute mise en exploitation". Face à la montée des inquiétudes, le site internet d’ADMCS promet une date de livraison de la plateforme logistique en 2026.

Léa Adam assure que les fonds levés ont été utilisés "conformément aux documents d’information communiqués" aux investisseurs, notamment pour le développement technologique du logiciel Sirius, la conduite d’études techniques, environnementales et réglementaires, ainsi que la structuration juridique et opérationnelle du projet. La société n’a toutefois pas transmis d’éléments permettant de détailler la ventilation précise de ces dépenses. Elle ne nous détaillera non plus aucun calendrier : le dirigeant Nicolas Sarrut a annulé un rendez-vous sollicité par la rédaction du Journal des Entreprises.

Des jetons numériques pour se financer

Au cœur des inquiétudes des investisseurs, le mode de financement du projet. À partir de 2021, ADMCS choisit de financer son développement non pas par une ouverture de capital, mais par la commercialisation de jetons DMCS, via des Token Purchase Agreements. Les souscripteurs n’acquièrent pas des actions de la société, mais des jetons numériques présentés comme un droit d’usage futur du logiciel Sirius. Pour les investisseurs professionnels de la logistique, une utilisation directe serait donc possible. Pour les autres investisseurs, il s’agit de revendre ses jetons une fois le marché ouvert.

Avec ce mode de financement, les souscripteurs ne disposent d’aucun droit de vote, d’aucun accès aux comptes, ni d’aucun mécanisme de contrôle comparable à ceux attachés à des titres financiers classiques.

Contractuellement, le cadre est strict. Le jeton DMCS n’est ni un titre financier ni un instrument de placement, n’ouvre droit à aucun dividende, aucun remboursement et aucune garantie. Contrairement à une introduction en Bourse ou à un placement financier classique, les jetons DMCS n’ont pas été vendus par une banque ou une plateforme agréée, mais directement par la société, via des contrats de souscription. Ces éléments sont rappelés dans les documents de présentation d’ADMCS, qui précise également que les jetons ne sont ni autorisés, ni supervisés par une autorité de marché.

Une communication en décalage avec le cadre contractuel

La start-up a réussi à séduire de nombreux particuliers, en usant de deux arguments classiques : elle a cherché à rassurer les investisseurs et leur a promis des gains futurs. Mais, pour cela, elle a parfois franchi la ligne jaune.

ADMCS conteste "toute présentation de cette offre comme un placement financier" et indique que ses "communications visaient uniquement à présenter l’état d’avancement du projet et ses perspectives, sans reconnaissance de qualification particulière ni garantie de valeur future".

Pourtant, les documents commerciaux et les échanges avec la dizaine d’investisseurs interviewés par la rédaction montrent que la communication autour de l’offre mettait en avant une progression programmée du prix de vente du jeton. Les courriels adressés à des prospects et souscripteurs entre 2021 et 2024 évoquent un jeton dont le prix de vente passe de 0,80 euro à 1,50 euro, puis 5 euros, avant qu’une valorisation comprise "entre 7 et 10 euros" ne soit mentionnée lors de la mise en exploitation annoncée du logiciel.

Le portail souscripteur de ADMCS. La start-up a réussi à séduire des centaines d'investisseurs, levant au moins 17 millions d'euros. — Photo : Document remis

Dans plusieurs documents commerciaux, notamment des newsletters et supports de présentation adressés aux investisseurs, ADMCS a mis en avant une trajectoire de valorisation du jeton DMCS organisée par paliers successifs, contribuant à installer chez certains souscripteurs l’idée d’une progression mécanique de sa valeur. Dans des documents plus formels, en revanche, tels que les contrats de souscription ou leurs annexes, la société précisait que ce dispositif excluait toute garantie de rendement ou de valeur future.

Par ailleurs, pour appuyer la crédibilité juridique de son projet, ADMCS fait référence dans plusieurs documents de communication et newsletters adressés aux investisseurs à une lettre délivrée par l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers suisse (FINMA). Or, cette dernière assure que cette lettre "ne doit pas être utilisée à des fins publicitaires ou de marketing, conformément aux instructions de la FINMA".

Des jetons créés ?

Autre source d’inquiétudes pour les investisseurs : certains souscripteurs s’interrogent sur la réalité même des jetons. Aucun élément ne permet à ce stade de constater que les jetons ont été effectivement créés et inscrits sur une blockchain publique, comme c’est le cas pour des cryptomonnaies ou des jetons opérationnels. Aucun identifiant de transaction (hash), aucune adresse de "smart contract", ni aucun registre public ne permettent de visualiser l’émission, l’attribution ou la détention des jetons. Il n’est donc pas possible, en l’état, de vérifier publiquement leur existence, leur quantité ou leur circulation.

Cette situation n’est pas en soi illégale. Dans de nombreux projets, les jetons ne sont créés qu’à un stade ultérieur, lorsque le service ou la plateforme est techniquement prêt. Elle implique en revanche que les souscripteurs ne détiennent pas aujourd’hui un actif numérique techniquement existant, mais un droit futur, expressément conditionné au lancement effectif du logiciel annoncé. Les documents contractuels décrivent ainsi une promesse d’attribution ultérieure, comparable à un billet donnant accès à un service à venir, dont les modalités et le calendrier de mise en œuvre ne sont pas encore matérialisés sur le plan technique.

Des instances saisies

Aujourd’hui, aucun manquement de la part d’ADMCS n’a été établi par une décision judiciaire ou administrative. Mais le montage financier atypique de l’entreprise, les inquiétudes des investisseurs et la présence de démarches précontentieuses ou contentieuses d’au moins cinq anciens salariés, notamment devant les prud’hommes, interpellent.

Des signalements ont été faits à plusieurs organismes : la Direction générale des finances publiques (DGFiP), l’Autorité des marchés financiers (AMF), l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers suisse (FINMA) et le Parquet national financier. Ces signalements portent notamment sur la qualification juridique de l’offre de souscription et les modalités de démarchage de particuliers français. Selon nos informations, l’Autorité des marchés financiers et la brigade financière de Strasbourg ont engagé des investigations, sans faire de commentaire à ce stade.

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