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La filière vélo se met en selle en Bretagne
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La filière vélo se met en selle en Bretagne

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Depuis la crise sanitaire, le nombre d’acteurs dans le monde du vélo ne cesse d’augmenter. En Bretagne, une véritable filière est en train de voir le jour, fédérant déjà plus d’une trentaine d’entreprises, naissantes ou plus expérimentées. La région est même en tête de peloton pour définir un contrat de filière avec l’État, à travers la création de France Vélo.

Les premiers vélos cargo Galian, à Rennes, sont sortis de l’atelier début février — Photo : Charlie Limou

La Bretagne est une terre de vélo, foi de Bernard Hinault. Pour autant, il n’existait pas jusqu’alors de filière bien structurée dans la région. Ailleurs en France non plus, d’ailleurs. C’est en train d’évoluer, puisque 70 acteurs du secteur issus de la Bretagne, des régions Pays de la Loire et Centre-Val de Loire, se sont rassemblés au sein d’une association, baptisée CyGO. Fondée en 2022, cette Union des entreprises du Cycle Grand Ouest, dont le siège est à Nantes, est intégrée au pôle de compétitivité ID4Mobility et compte parmi ses adhérents une bonne trentaine de Bretons.

"Notre cluster est né après la publication du rapport parlementaire remis par le député Guillaume Gouffier-Cha en février 2022, relate François Lucas, président du CyGO et dirigeant de l’entreprise vendéenne Arcade Cycles. Il recommandait de structurer la filière du vélo en France, pour pouvoir atteindre les objectifs fixés par le gouvernement dès 2018 de tripler la part du vélo dans les transports en 2024. Il nous interpellait, nous, acteurs du secteur, en nous disant : apprenez à vous connaître pour envisager des projets de développement plus ambitieux. Nous avons voulu répondre à cette interpellation !"

Une soixantaine d’entreprises en Bretagne

Le CyGO doit donc accompagner le développement de la filière économique du vélo dans l’Ouest et notamment en Bretagne, en contribuant à y créer de l’emploi et de la valeur, en favorisant l’innovation et en communiquant sur l’excellence de ses entreprises. Dans ces trois régions de l’Ouest, le secteur pèse 782 millions d’euros de chiffre d’affaires et 6 000 emplois. Ses adhérents sont en grande partie des TPE ou des PME, qui représentent l’ensemble de la chaîne de valeur : depuis la fabrication d’éléments de vélos (cadres, roues…) jusqu’à leur location aux particuliers et entreprises, en passant par les fabricants d’accessoires (vêtements…), de compteurs de passage, d’abris, et les fournisseurs de services numériques, les bureaux d’études, etc.

"On estime à 200 entreprises le nombre d'acteurs de la filière sur nos trois régions, dont cinquante à soixante en Bretagne"

"On estime à 200 entreprises le nombre d’acteurs de la filière sur nos trois régions, dont cinquante à soixante en Bretagne", complète Émilie Le Draoulec, déléguée générale du CyGO. Ce nombre est en constante augmentation, comme en témoignent les nombreuses créations de start-up dans le secteur, qui bouillonnent d’idées pour faciliter la vie et la pratique des futurs cyclistes du quotidien. "Le poids économique du secteur grandit en permanence, il pèse plus de 3 milliards d’euros en France, faisant travailler 100 000 collaborateurs, renchérit Patrick Guinard, dirigeant de la société bretillienne Velox, basée à La Guerche-de-Bretagne (3,9 M€ de CA).

"Le monde est devant nous"

Lui fait travailler une vingtaine de collaborateurs et a d’ailleurs presque doublé ses effectifs depuis 2020, lorsqu’il a rapatrié la société en Bretagne, alors qu’elle était basée à Paris depuis 1903. "Il y a une dynamique car tout le monde a envie de faire du vélo aujourd’hui, pour se passer de la voiture, surtout chez les jeunes, constate Patrick Guinard. Pour cela, il faut sécuriser les voies de circulation notamment, ce qui est primordial pour entraîner un développement chez les industriels. Et puis, il faut éduquer car on a beau avoir la culture du Tour de France ici, on n’a pas forcément la culture du vélo ! Mais le monde est devant nous, et on a un développement extra à réaliser."

Velox, qui fabrique 120 000 roues de vélo par an (dont celles des sociétés rennaises Galian ou Fleximodal), voit son activité grandir, et ses activités annexes aussi. La PME assemble, grâce à sa société sœur et voisine JMR, des roues et des moyeux. Elle fabrique aussi des fonds de jante en coton tissé en France, des guidolines (ruban pour guidon de vélo de course), qu’elle a inventées, des huiles pour l’entretien ainsi que des kits de réparation de roues (1 million par an).

L’enjeu de la réparation

"Nous avons également lancé un nouveau site internet en 2023, Réparermaroue.fr, pour proposer un service de reconditionnement de roues cassées. Cela participe à accélérer notre croissance, car nous recevons plusieurs dizaines de moyeux par jour, et cela nous permet aussi de former des jeunes. En effet, une seule formation au métier de réparateur vélo existe en Bretagne, à Quimper", ajoute Patrick Guinard.

L’homme figure d’ailleurs parmi les incontournables du lancement de la filière vélo en Bretagne. Velox fait partie des premiers adhérents du CyGO, mais surtout, c’est depuis la Bretagne que Patrick Guinard a fondé l’APIC (Association pour l’Identification du Cycle et de la mobilité active) fin 2020. Celle-ci a créé un fichier national unique des vélos (5,9 millions de cycles identifiés) pour lutter contre le vol et le recel.

Un contrat de filière avec l’État

"L’APIC a pris la balle au bond lors de la publication du rapport parlementaire sorti en 2022, en créant les États généraux du vélo en novembre de la même année, souligne Patrick Guinard. C’est de cette rencontre qu’a été lancé un contrat de filière économique. Notre collectif travaille pour signer des engagements avec l’État et inversement, afin de participer à réindustrialiser le vélo en France." Il est l’un des porteurs du projet de création de la filière à l’échelle nationale, baptisée France Vélo. "Nous voulons définir des projets prioritaires qui figureront dans le contrat de filière avec l’État pour créer un label vélo, développer le tourisme à vélo et bien sûr réindustrialiser". Il faut dire que si la bicyclette a été inventée au XIXe siècle en Europe, fabriquée aussi en France, sa production s’en est allée largement vers la Chine dans les années 1980. L’État, qui veut réindustrialiser le pays, peut faire un coup double avec le vélo : relocaliser et décarboner les transports. Le Plan Vélo national, décliné par le conseil régional au niveau de la Bretagne, a pour objectif de faire passer la part modale du vélo comme mode de transport de 4 % actuellement à 9 % en 2030.

Plus de passages de vélos en ville

Depuis la crise sanitaire de 2020, le nombre d’usagers du vélo dans les déplacements quotidiens, notamment en ville, est en forte augmentation. Les infrastructures se sont mises en place rapidement, notamment à Rennes, pour offrir une alternative aux transports en commun bondés et… masqués. D’après le site Geovelo, application mobile (siège à Tours) qui recense les itinéraires, pistes et aménagements cyclables disponibles partout en France, c’est d’ailleurs en Bretagne que l’on comptabilise aujourd’hui le plus de pistes cyclables par habitant : 1,31 km pour 1 000 habitants. Ainsi, le vélo tend à s’imposer dans le quotidien, si l’on en croit cette étude de Vélo et Territoires (coordinateur du réseau national cyclable) : le nombre de passages en milieu urbain devant les compteurs a augmenté en moyenne de 8 % en 2023.

Le concepteur et fabricant de traceurs de mesure de vélos et piétons Eco-Compteur (21,6 M€ de CA attendu pour l’exercice 2023-2024, 180 salariés), basé à Lannion (Côtes-d’Armor), profite largement de ce développement du vélo en ville. Son chiffre d’affaires augmente de 10 à 20 % chaque année. Si son activité est très internationalisée, puisque ses compteurs équipent par exemple 47 des 50 plus grandes villes des États-Unis, la PME n’en est pas moins prophète en son pays. Elle compte parmi ses clients les grandes agglomérations bretonnes comme Rennes, Brest, Saint-Brieuc, Lorient, Saint-Malo, Quimper, Vannes…

"Le marché grandit et les besoins de nos clients évoluent"

"Le marché grandit et les besoins de nos clients évoluent, note Raphaël Chapalain, chargé de communication de la PME. Nous nous sommes construits sur le comptage et les mesures de fréquentation. Nous allons désormais au-delà, avec des informations comme la vitesse des vélos, le genre des personnes qui utilisent la voie…" Autant d’informations analysées par les collectivités pour aménager et adapter le réseau cyclable. "Les vitesses permettent de déterminer si la voie est trop fréquentée, par exemple. Quant au genre, la proportion de femmes est corrélée au sentiment de sécurité. Si une voie affiche 70 % d’utilisateurs hommes, c’est qu’elle est estimée dangereuse."

Eco-Compteur s’est associé en 2023 à une société tourangelle, La Compagnie des Mobilités, qui a développé l’application geovelo. Ce partenariat permet de recouper les données des deux entreprises pour apporter toujours plus d’informations aux collectivités, notamment le lieu d’origine et d’arrivée des trajets, le temps passé sur une voie…

Eco-Compteur compte poursuivre à l’avenir ces croisements de données. La PME costarmoricaine travaille notamment sur l’accidentologie, à l’aide de caméras aux carrefours et de l’intelligence artificielle. "Nous menons des études sur les presqu’accidents, les freinages brusques… qui vont permettre aux collectivités de prendre des décisions d’aménagement." Le comptage sera également affiné par types de vélos, normaux, électriques, cargos, trottinettes…

Les assembleurs en croissance

Face à cet engouement, les assembleurs présents sur le territoire de longue date ont une carte à jouer. Adrisport, la marque morbihannaise de vélos a ainsi su tracer sa route depuis son lancement en 2009. Elle a été créée par Adrien Duault, ancien compétiteur dans différentes disciplines cyclistes. Il a ensuite été rejoint par son frère, lui aussi cycliste aguerri, puis par l’ensemble de la famille. La PME est aujourd’hui le plus gros assembleur de vélos de Bretagne.

Basée à Colpo, Adrisport compte 34 salariés et assemble quelque 10 000 vélos par an. Si la conception et l’assemblage se font dans le Morbihan, la grande majorité de ses fournisseurs restent chinois. Ils doivent répondre à un cahier des charges très strict. La marque est tout spécialement plébiscitée depuis ses débuts par le monde du cyclisme sur route, en cyclo-cross, triathlon, VTT et gravel (qui s’adapte à la route comme aux chemins). Avec ses vélos de route, elle équipe notamment le team professionnel CIC U Atlantique mais aussi deux autres équipes que sont Morbihan Adris et Morbihan Adris La Crêpe de Brocéliande. Pour faire face à une demande croissante, l’entreprise s’est agrandie de 2 000 m² en 2023.

"On veut réindustrialiser la France avec la filière du vélo mais force est de constater que nous ne recevons aucune aide publique pour cela"

Si le vélo a le vent en poupe, son dirigeant observe un paradoxe : "L’intérêt pour la filière du vélo est réel. Les élus et les collectivités s’intéressent de près à notre marque. Aujourd’hui, on veut réindustrialiser la France avec la filière du vélo mais force est de constater que nous ne recevons aucune aide publique pour cela alors que c’est le cas pour des confrères dans d’autres régions." L’attente est forte, donc, de la part des entreprises de la filière, qui attendent un vrai signe pour accélérer encore.

Un Plan Vélo pour la Bretagne fin 2024

"Pour parvenir, nous devons aboutir à un Plan Vélo consolidé pour la Bretagne avant fin 2024, indique Benjamin Flohic, conseiller régional en charge de l’aménagement et des mobilités. Cela nous permettra de développer de nouvelles aides notamment pour les entreprises, créer des formations, etc. Nous investissons actuellement 4 millions d’euros par an pour le vélo et notre volonté est d’augmenter ce budget. Nous savons que pour porter l’avenir de la filière, il faut investir 30 euros par an et par habitant (soit 100 millions d’euros, NDLR), et nous devons emmener avec nous les autres collectivités pour y parvenir." La Région soutient par exemple le CyGO, et de nombreuses entreprises comme Fleximodal à Rennes (livraison en triporteur), les Cycles Maniey, revendeur à Guingamp (Côtes-d’Armor) ou encore les Cycles Bertin à Quimper (Finistère). Fondés en 2016 par Mickaël Bertin, ces derniers connaissent une forte croissance. D'1,7 million d'euros de chiffre d'affaires en 2022, l'entreprise finistérienne atteint les 5 millions d'euros en 2023 (6 collaborateurs). Trop à l'étroit dans leurs locaux du centre-ville de Quimper, les Cycles Bertin ont ainsi investi 1 million d'euros en 2023 pour déménager vers Guengat, au nord-ouest de la ville. Alors qu'ils ont pour spécialité le montage sur-mesure de vélos de tous types (course, VTT, électrique (VAE), gravel, etc), ils constatent un engouement pour l'électrique. "Le vélo de route électrique est très demandé par des séniors qui souhaitent continuer à rouler avec leurs copains", cite le fondateur. Cette activité haut de gamme représente 70 % du chiffre d'affaires de la société, que la Région soutient particulièrement dans cette activité VAE.

La réindustrialisation en marche

La Région Bretagne fait également partie des structures qui soutiennent la société rennaise Galian, concepteur du premier vélo-cargo à assistance électrique pouvant transporter deux adultes et deux enfants. La start-up vient de s’installer dans l’un des bâtiments de l’ex-site PSA (Stellantis) de La Janais, sur 100 m², afin d’assembler les pièces de ce vélo d’un nouveau genre entièrement produit en France. Il participe à la réindustrialisation de cette zone que la Région et Rennes Métropole veulent d’ailleurs dédier aux nouvelles mobilités.

"L’idée est que Galian donne envie à d’autres projets autour de l’économie du vélo de s’installer à La Janais", espère Benjamin Flohic. Le Plan Vélo devrait permettre d’accélérer cette réindustrialisation de la France par le vélo. Patrick Guinard, lui, espère en effet beaucoup de ce contrat avec l’État, qui devrait déboucher sur un appel à projets. "Nous l’attendons de pied ferme pour permettre à la filière industrielle de se développer par l’innovation. Et j’espère que la Bretagne pourra en profiter, car il y aura plusieurs dizaines de millions d’euros de subvention à répartir !".

Innover et jouer en équipe

"Pour concurrencer la Chine, qui travaille très bien, nous devons miser sur l’innovation des matériaux, des process et des concepts", estime Émilie Le Draoulec. Les acteurs de la filière voudraient que les vélos soient de plus en plus made in France, au-delà du simple assemblage. "L’étape suivante, dans le cadre du Plan Vélo, ce sera de monter une usine en France, qui pourrait même fournir l’Europe. Pour y arriver, nous devons travailler collectif, espère Patrick Guinard. Si, en plus, cette usine se faisait en Bretagne, ce serait super ! L’objectif, c’est d’avoir 2 millions de vélos made in France en 2030".

En mai 2024, une première "Conférence Bretonne du Vélo" devrait se tenir à Lorient ou Quimper, à l’initiative de la Région, "pour montrer aux collectivités que l’on peut développer des choses autour du vélo sur tous les territoires bretons", annonce Benjamin Flohic. Les acteurs du secteur ont déjà réalisé un prototype de VAE 100 % made in Grand Ouest en six mois en 2023. 27 adhérents du CyGO ont travaillé main dans la main pour produire ce "ByCyGO" et prouver que le territoire dispose de tous les savoir-faire. Certains espèrent même pouvoir le fabriquer maintenant à plus grande échelle.

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