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Industrie : Le coup de gueule d'un patron
Quimper # Industrie

Industrie : Le coup de gueule d'un patron

Jean-Pierre Le Goff, 58 ans, après avoir revendu Sirehna, sa société nantaise, à DCNS, est revenu au pays de ses parents pour reprendre Sibiril et Henriot. Patron de PME depuis 25 ans, il dénonce des intermédiaires qui, selon lui, captent l'argent de l'emploi productif.

La réindustrialisation est au coeur du débat économique en France. Cette idée vous semble-t-elle réaliste?
Avant de dire «il faut réindustrialiser», on doit se poser la question: pourquoi en est-on arrivé là? Pourquoi a-t-on perdu l'industrie? Tant que l'on n'a pas compris comment cela s'est passé, on ne fera pas un bon modèle. On parle de coût du travail, mais ce n'est pas la raison. C'est confondre remède et cause. Cela m'étonnerait que les grands groupes, qui ont réussi à externaliser, aient un problème de coût du travail. Et il ne m'a pas empêché, non plus, de développer Sirehna, parce que j'étais sur un marché de niche, haut de gamme [les stabilisateurs pour les navires notamment, ndlr]. Cependant, je pense que le coût du travail doit baisser car nous sommes en pleine catastrophe industrielle: il faut employer les grands moyens. Mais la cause est ailleurs.




Où se trouve-t-elle, selon vous?
Je ne suis pas spécialiste. Il y a des énarques, des polytechniciens et des politiques à Paris pour répondre à cela. Ce que j'observe, c'est qu'il y a, en France, un déphasage complet. La mentalité est encore de type soviétique avec les grands Plans pour l'industrie. Certains Plans ont bien marché, d'autres non. La France a encore besoin de ça. Et on y a superposé un modèle anglo-saxon libéral. Ça ne peut que provoquer un bug. Et depuis 30 ans, on dit que le modèle continue à fonctionner: "L'exception française". C'est faux. La France est devenue un pays d'argent facile. Il part dans l'assurance-vie au lieu d'aller à l'emploi productif. N'a-t-on pas l'équivalent de subprimes en France? Des gens qui ont poussé à prêter à des catégories de personnes incapables de rembourser mais qui travaillent 80heures par semaine si besoin? Est-ce que les agriculteurs, par exemple, ne seraient pas dans ce cas? Aujourd'hui, on est malade des gens qui jouent avec le fric en tant que fin et pas en tant que moyen.




Qui sont ces «gens»?
Les professions avec quotas sur des marchés protégés. Toutes ces charges royales, ces intermédiaires. Mandataires, taxis... Il y en a beaucoup. Toute une caste d'intermédiaires qui se sucre au passage. Par exemple, dès que l'on met sur le marché une niche fiscale, ce ne sont pas les bons qui touchent.




Comment cela ?
Prenons l'exemple de l'impôt sur la fortune (ISF)/ PME. On pouvait, au départ, réduire de 75% sa facture d'ISF si on investissait dans une PME. Au lieu de donner directement à l'État, autant que M.X mette son argent dans une boîteY. Mais quand vous faites cela, surtout à un taux de 75%, on voit apparaître une classe intermédiaire qui se dit: «Je peux en capter une partie». Ce sont tous ces fonds spécifiques PME. L'argent passe par ces holdings au lieu d'aller directement du producteur au consommateur. On arrive à une situation où plusieurs milliards d'euros sont ponctionnés à 50% par des intermédiaires dont la valeur ajoutée est négative! Or, il est possible d'investir en direct. J'ai des demandes pour Henriot; je l'ai fait pour l'une de mes sociétés à Nantes. C'est bon signe car cela crée aussi un lien. Ce dont a besoin un directeur de PME c'est d'avoir un parrain, quelqu'un qui va le conseiller, prendre des nouvelles. Je ne dis pas que toutes les structures sont mauvaises, mais certaines se nourrissent de l'argent qui devrait aller au bien commun ou directement à la PME, alors qu'elles ne servent à rien. Les intermédiaires, les passoires, ont pris le pouvoir.




Selon vous, les niches fiscales devraient être supprimées?
Elles peuvent être utiles mais elles devraient être directes. Il faut taxer les intermédiaires: une taxe sur la valeur non ajoutée. Sinon, le système est complètement biaisé. Une niche fiscale à 75%! Ensuite les politiques font les étonnés! Cela part d'une bonne intention. Ils se sentent ragaillardis d'avoir aidé les petites entreprises. Mais il faut arrêter de nous aider si c'est pour le faire ainsi. Ils ne mettent pas en oeuvre les outils nécessaires pour financer directement les PME. À l'exception d'Oséo.




Pour qui avez-vous voté en mai dernier?
(Sourire) Je ne veux pas le dire. Ce que je peux dire, c'est que Sarkozy avait commencé, pendant les deux premières années de son mandat, à faire les réformes fondamentales. Et puis, il s'est arrêté. Je n'ai pas compris. La gauche aujourd'hui ne doit pas se rater. Elle a une fenêtre de tir absolument remarquable. Mais la réindustrialisation, ce n'est pas s'occuper des plans sociaux. C'est trop tard! Si, quand j'étais jeune, le gouvernement s'était mis à défendre le métier de forgeron, je n'aurais jamais dirigé une PME innovante. Il y a toujours de la douleur quand on évolue. Mes parents étaient de Plozévet et Guilers. Ils ont été délocalisés vers Paris dans les années 30, ça aussi c'est de la douleur.



Que pensez-vous de l'idée d'un Small Business Act (une partie des marchés des grands groupes doit être sous-traitée aux petites entreprises) à l'américaine?


S'ils arrivent à le mettre en place, c'est génial. Il aurait fallu le faire il y a déjà vingt ans. Mais on nous a toujours dit que ce n'était pas possible à cause de règlements européens. C'est, en tout cas, un très bon moyen d'organiser une filière, qui apprend à se connaître, donc à se respecter. L'État doit avoir ce rôle de précurseur, élaborer une politique industrielle à long terme au niveau français, s'intégrant dans une stratégie européenne.

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