Que vous inspire le plan de relance de l'emploi annoncé par François Hollande ?
Il va dans le bon sens, mais n'est pas suffisant. La prime à l'embauche ciblée sur les bas salaires pour les PME diminue de suite le coût du travail avec un fort effet incitatif et la transformation du Crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (NDLR : CICE) en baisse de charge pérenne aura un impact structurel plus important. Mais il aurait dû à mon avis resserrer le CICE vers les salaires plus proches du Smic. Aujourd'hui il concerne les rémunérations allant jusqu'à 2,5 fois le salaire minimum et touche donc 85 % des salariés. Quel est l'intérêt de donner des baisses de charges à des niveaux de qualification où il n'y a pas de chômage ? Chez les salariés qui prétendent à un salaire de 2,5 fois le Smic, le taux de chômage est de 5 %. À ce niveau, le CICE permet donc surtout d'augmenter les salaires : mais cela, il faudrait le faire grâce à de la productivité, pas avec de l'argent public... Recibler le CICE sur les salaires proches du Smic aurait un effet plus massif sur la création d'emploi.
Que penser du volet formation de ce plan ?
Former 500.000 chômeurs supplémentaires chaque année est bien dans l'absolu, surtout dans un contexte où l'on forme d'habitude plutôt les salariés déjà qualifiés ou les cadres. Mais il y a une grosse limite : comment va-t-on pouvoir former 500.000 chômeurs de plus en l'espace d'un an ? Une formation se fait avec des infrastructures, des programmes, et cela prend du temps si on veut faire de la qualité. Envoyer les chômeurs en formation bidon, cela n'apporte qu'un effet statistique, en les faisant sortir des listes de demandeurs d'emplois. Il faudrait donc évaluer les formations, les sélectionner sur leurs résultats. Mais cela, on ne le fait pas en France, et le plan annoncé n'y remédie pas. Mettre beaucoup d'argent dans des formations dont on ne sait pas à quoi elles servent n'aura pas beaucoup d'impact sur le retour à l'emploi et sa stabilité.
Pensez-vous que le rapport Badinter sur le Code du travail est de nature à rassurer les chefs d'entreprises et ainsi à créer de l'emploi ?
Les 61 grands principes qu'il contient n'abordent pas un plan essentiel : celui du licenciement économique. Sur le fond, il réaffirme même le principe de la « cause réelle et sérieuse » qui, depuis son application au licenciement économique, créé beaucoup d'incertitude et laisse une grande part à l'interprétation des juges, avec en plus une jurisprudence mouvante. Celle-ci dit qu'on peut licencier pour sauvegarder la compétitivité de l'entreprise, mais pas pour l'améliorer. Cela ne veut rien dire pour un chef d'entreprise, et crée une hésitation et un frein à l'emploi. Et pendant ce temps, le chômage continue à monter en France et se retrouve proche de son record de 1997 à 10,8 %, alors qu'il baisse en tendance et en volume dans tous les autres pays européens.
Pourquoi ce décalage ?
Des pays comme le Portugal, l'Espagne et l'Italie ont mené des réformes d'importance il y a déjà deux ou trois ans sur le code du travail. Ces réformes nous les abordons aujourd'hui timidement. Certes, ces pays n'avaient pas le choix et cela n'a pas été facile : il leur fallait mener des réformes pour pouvoir continuer à financer les dépenses publiques grâce aux marchés obligataires. En Espagne, on a permis aux entreprises de licencier légalement si leur chiffre d'affaires baissait trois trimestres consécutifs. C'est simple et facile à interpréter. En Italie, on a précisé qu'un juge ne devait pas porter d'appréciation sur la situation économique d'une entreprise et on a créé un barème transactionnel qui s'applique en amont de tout procès. Tout cela ce sont des mesures importantes et souples, qui sont de nature à booster les créations d'emplois. Baisse du coût du travail, contrôle des coûts du licenciement et réforme de l'assurance chômage permettront de faire baisser le chômage. Mais sur ce dernier plan le gouvernement n'a pas la main.
Vous invitez les partenaires sociaux à prendre leurs responsabilités ?
Le déficit cumulé de l'assurance chômage devient important. L'assurance chômage a vocation à être déficitaire en basse conjoncture, mais nous devrions avoir sur le long terme un équilibre des comptes. Ça n'est pas le cas. Le dispositif ne me semble plus calibré et il faut revoir un certain nombre de paramètres qui sont en France très généreux par rapport aux autres pays. La durée d'indemnisation est parmi les plus longues, la période minimale de contribution la plus courte, à.6.500 euros le montant maximal de l'allocation est le plus élevé. On peut aussi percevoir sur un mois, et de façon durable, un bout de salaire et une allocation partielle. Cette activité réduite concerne 50 % des chômeurs et installe une intermittence dangereuse. Nous devions remettre un peu plus d'incitation vers le retour à l'emploi grâce à un recalibrage du système.
La situation de l'emploi en France pourrait-elle être menacée par le numérique ? Un rapport du World Economic Forum montre que les nouvelles industries détruiront plus d'emplois qu'elles n'en créeront... Je prends cette étude avec beaucoup de précautions. Les nouveaux emplois créés par les chocs technologiques créent beaucoup plus de valeurs que les emplois qu'ils détruisent. Cette création d'emplois dans les technologies de pointe va accroître la demande pour des services, qui vont se diffuser dans l'économie. Dans les années 50 un emploi dans le secteur manufacturier créait 2 emplois dans les services, aujourd'hui, un emploi dans les nouvelles technologies serait à l'origine de 5 emplois dans les services. Lorsque vous êtes plus productif, votre salaire est plus élevé et vous êtes alors capable de répondre à des besoins que vous avez en terme de soins, de services domestiques et beaucoup d'autres. La richesse créée dans ces nouveaux secteurs se diffusera dans l'économie et créera beaucoup d'emplois.
Spécialiste de la question de l'emploi, l'économiste Stéphane Carcillo revient sur les dernières initiatives du gouvernement pour lutter contre le chômage. Pour lui, certaines pistes n'ont pas encore été explorées.