Nouvelle-Aquitaine
"Il faut que les chefs d’entreprise intègrent l’incertitude au quotidien"
Interview Nouvelle-Aquitaine # Banque # Conjoncture

Marie-Agnès de Montbron directrice régionale de la Banque de France Nouvelle-Aquitaine "Il faut que les chefs d’entreprise intègrent l’incertitude au quotidien"

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L’année 2024 s’achève dans un contexte politique plus incertain encore qu’il y a douze mois, peu favorable aux projections économiques. Pour autant, la directrice régionale de la Banque de France Nouvelle-Aquitaine refuse de céder à l’alarmisme autant qu’à un optimisme extrême. Elle salue la résilience des professionnels du territoire, reconnaît la vigilance qu’il convient de maintenir quant aux défaillances d’entreprises et encourage les dirigeants à poursuivre leurs projets d’investissement pour renouer avec la croissance dont elle prédit le retour en 2025.

Marie-Agnès de Montbron, directrice régionale de la Banque de France Nouvelle-Aquitaine — Photo : Caroline Ansart

Quel bilan dressez-vous de l’activité économique dans la région en 2024 ?

Le point positif est l’absence de récession. Le bémol, l’absence de croissance. Elle n’est pas au rendez-vous escompté comme partout en France, parce que les particuliers préfèrent épargner plutôt qu’investir et que les entreprises ont retardé leurs perspectives d’investissement en raison de l’incertitude du climat politique international puis national. Les perspectives d’investissements qui résistent sont celles liées à la transition énergétique, mais celles liées à la croissance sont en stand-by.

Faut-il s’alarmer de la forte hausse du nombre de défaillances d’entreprises ?

C’est un point de vigilance, mais ce n’est pas alarmant. En cumul glissant sur un an entre juillet 2023 et juillet 2024, la Nouvelle-Aquitaine a enregistré 5 518 défaillances d’entreprises, soit une hausse de 22,4 %, quand la moyenne nationale est de + 25,8 %. Les défaillances font partie du cycle économique normal. Il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Mais elles s’accompagnent de créations d’entreprises en parallèle. Il est vrai que la conjoncture est compliquée, surtout pour les plus petites entreprises. Plus de 90 % des défaillances de la région concernent des entreprises de 0 à 9 salariés, des structures qui n’ont pas de trésorerie suffisante.

90 %

Comment enrayer la courbe ascendante ?

Avec de nombreux acteurs - chambres consulaires, tribunaux de commerces, organisations syndicales - nous faisons le triste constat qu’il existe un panel de solutions que les dirigeants ne sollicitent pas. Ils se réveillent trop tard. Certains, à la tête des plus petites structures, par un manque de formation. Le corollaire de la liberté totale d’entreprendre c’est ce déficit. Il est pourtant normal qu’une entreprise, à un moment ou à un autre, rencontre des difficultés, il faut en parler. Nous militons pour l’éducation économique des chefs d’entreprise afin d’être plus vigilants sur les indicateurs à surveiller. Ils doivent entendre les signaux d’alerte de leurs banques ou experts comptables. Ils ont à leur disposition beaucoup d’interlocuteurs, au sein de la Banque de France, dans les CCI, etc., prêts à les aider. Nous allons multiplier les évènements pour accentuer la prévention des défaillances. Les tribunaux de commerce constatent aussi que certaines activités pourraient être poursuivies mais que les dirigeants préfèrent aller jusqu’au tribunal de commerce tant ils sont épuisés et démoralisés. Signe là encore qu’il est trop tard.

Quels sont les secteurs impactés ?

Le commerce, la restauration, l’habillement, la construction souffrent. Comme ailleurs en France, la restauration pâtit encore du télétravail qui lui a ôté des clients le midi. L’habillement et la chaussure sont désormais en concurrence avec la seconde main et la moindre envie de consommer. La construction rencontre des difficultés pour de multiples raisons (loi Zan, taux d’intérêt, saturation de certaines zones comme la métropole de Bordeaux). L’industrie accuse le coup cette année, avec une perspective de stabilité du chiffre d’affaires alors que le secteur espérait une hausse. L’aéronautique se porte bien, comme le secteur de la rénovation. Dans les services marchands, l’hébergement continue de bénéficier de l’effet post-Covid même si les revenus n’ont pas atteint les niveaux anticipés à cause de la météo en 2024.

Notre territoire est extrêmement varié, les niveaux de sensibilité à la conjoncture le sont-ils autant d’un département à l’autre ?

Il est certain qu’un territoire comme la Creuse, avec une économie étale, dépourvue de secteur polarisant, est moins impacté. En Charente, si le cognac tremble c’est tout le département qui tremble avec lui. De la même manière que le Pays basque subit la baisse du tourisme cette année qui se ressent largement.

"L’atout principal de la Nouvelle-Aquitaine est la résilience des entreprises."

Comment s’annonce 2025 ?

Comme au niveau national, nous anticipons une reprise de la croissance. L’inconnu, c’est la politique économique du gouvernement. C’est ce qui aura une incidence sur le comportement des ménages et celui des entreprises. Un dirigeant n’aime pas le flou, il a besoin de visibilité. Il faudrait un gouvernement qui fixe le cap rapidement pour rassurer les chefs d’entreprise en termes de fiscalité et d’aides publiques.

Quels sont les atouts de la région pour générer cette reprise de la croissance ?

L’atout principal est la résilience des entreprises. Nous menons chaque mois des sondages sur le moral et les inquiétudes des dirigeants. Après chaque difficulté ou crise (gilets jaunes, confinements, dissolution de l’Assemblée nationale), nous enregistrons un pic d’inquiétude qui se résorbe vite et qui monte moins haut à la difficulté suivante si elle s’avère similaire (comme entre les différents confinements), preuve de la grande force d’apprentissage.

Autres atouts, la grande attractivité de la région et sa large variété d’activités économiques. Nous avons de tout en Nouvelle-Aquitaine, industrie, services, tourisme, innovation… Une économie diversifiée permet de compenser un secteur en difficulté.

Quels conseils dispenseriez-vous aux chefs d’entreprise ?

Il faut qu’ils intègrent, même si c’est contre intuitif, que l’incertitude fait désormais partie du quotidien. Nous le voyons bien, les incertitudes se succèdent : elle était internationale avec le déclenchement de la guerre en Ukraine notamment, elle est nationale aujourd’hui avec le climat politique. Les dirigeants ne peuvent pas demeurer dans l’attente. Sans verser dans un excès d’optimisme ou une prise de risque inconsidérée, il faut intégrer le facteur incertitude dans certaines proportions. Les temps économiques et politiques ne sont pas superposables. La bonne nouvelle est que nos chefs d’entreprise sont globalement optimistes et se sentent soutenus. En Nouvelle-Aquitaine ils bénéficient d’un préfet de région et d’un président de région qui sont très pro-entreprises.

Nouvelle-Aquitaine # Banque # Conjoncture # Attractivité