S’il a installé Basil (40 salariés ; CA : nc) dans les quartiers Nord de Marseille, c’est "parce que c’est une zone sinistrée, où le taux de chômage est très élevé", explique Güney Degerli, cofondateur avec Damien Suppa de cette entreprise à mission, certifiée B Corp, qui prépare et livre des repas au bureau depuis 2017, ainsi que chez les personnes âgées depuis cinq ans. "Je voulais avoir un impact sur notre territoire très proche, poursuit-il. 60 % de nos salariés vivent aux alentours. Tous sont en CDI. Et l’objectif, cette année, est de parvenir à payer tout le monde au moins 1 600 euros." Le fameux SMIC revalorisé qui a tant fait débat et auquel le dirigeant marseillais est favorable. Tout simplement parce que "vous ne pouvez pas vivre décemment avec 1 450 euros".
Un collectif pour faire évoluer les entreprises
Et s’il a créé le collectif Les Tisseurs, fin 2025, c’est là encore pour avoir un impact : sur le travail cette fois. Parce qu'"il a une incidence sur tous les pans de notre vie. Notre santé, nos conditions matérielles, nos liens avec notre prochain, notre implication dans la vie de la cité… C’est un sujet total, qui doit être au cœur du débat parce que la façon dont on travaille aujourd’hui n’est pas durable." Réservé, tout en retenue et peu loquace quand il s’agit de parler de lui, Güney Degerli devient intarissable et éloquent quand il explique et développe ses idées. Calme mais animé par ses valeurs. Porté par ses convictions. "On fait du mal aux gens, à notre démocratie, à la biosphère. Il faut donc faire évoluer les entreprises", conclut-il, soucieux de recréer du lien, de revenir à l’humain, au point que cela devienne la norme au travail.
Encore en phase de construction, Les Tisseurs vise donc à réfléchir, échanger, combiner les expertises, pour créer notamment un Observatoire du travail et promouvoir la codétermination. Une forme d’organisation qui consiste à "ventiler au maximum le pouvoir au sein de l’entreprise, entre les actionnaires, les dirigeants, les salariés, pour un climat social beaucoup plus apaisé et plus de démocratie." Parce que, souligne encore le trentenaire passionné par son sujet : "Aujourd’hui, le rapport de force dans l’entreprise est très déséquilibré."
Une responsabilité sociale
Une certitude forgée par son quotidien d’entrepreneur autant que par ses nombreuses lectures d’ouvrages et de textes écrits par des chercheurs en sociologie. Il a notamment été marqué par "Le bras long du travail", dans lequel Thomas Coutrot explique que la dégradation des conditions du travail a une influence directe sur le vote et l’abstention. "En tant que chef d’entreprise, même à ma petite échelle de PME, j’ai donc une responsabilité dans la température sociale de mon pays, qui est de plus en plus délétère", estime Güney Degerli, qui se veut pleinement citoyen et assume une position très politique. Mais surtout pas électoraliste, totalement apartisane et pragmatique. Incontestablement à contre-courant, il ne l’est pas par calcul, encore moins par provocation. Juste parce qu’il est persuadé que c’est ce qui est bien, au plus profond de lui.
"J’ai d’abord vu le mal que le travail fait au corps à travers mon père, qui était ouvrier, confie-t-il. Puis en discutant avec mes salariés, j’ai mesuré l’impact massif qu’il avait sur leur psyché. J’ai aussi constaté leur grande défiance à l’endroit des dirigeants et une forme de fatalisme. Ils estiment que leurs conditions de vie ne sont pas meilleures que celles de la génération précédente. Qu’il n’y a pas d’ascenseur social, ni dans leur quotidien, ni dans l’entreprise. Que rien ne changera", raconte ce fils d’immigrés turcs élevé dans un milieu modeste, pour qui cet ascenseur a fonctionné. "Ces propos ont fait tilt chez moi. Je me suis dit : ce sont des gens qui ne vont pas voter." Des citoyens qui, selon lui, ont renoncé. Qui ne participent pas à la vie de leur cité et qu’il faut remobiliser.
Une organisation plus horizontale
Diplômé de l’école de commerce Skema à Sophia Antipolis, ce Toulousain a travaillé 3 ans à Paris et puis à l’étranger, en tant que consultant en transformation digitale. "J’ai vécu l’hyper individualisation du monde de l’entreprise, l’organisation verticale, le manque de sens. J’ai été malheureux pour la première fois de ma vie parce que la façon de travailler ne me correspondait pas", partage-t-il. Alors il a créé un environnement professionnel à la mesure de ses idéaux, poussé vers la restauration essentiellement par sa connaissance de la foodtech et vers la cité phocéenne par plusieurs amis marseillais, parmi lesquels son associé Damien Suppa. C’est donc là qu’il a cofondé Basil.
Mise en pratique chez Basil
Une entreprise qu’il a organisée conformément à ses principes : "Davantage donner la parole aux employés, leur permettre de participer aux grands arbitrages, de s’exprimer sur la façon de travailler ou sur notre impact sur la biosphère…" Une assemblée générale des salariés s’y réunit une fois par trimestre pour discuter des décisions importantes. Des représentants de chaque branche (production, logistique, administratif…) font par ailleurs remonter des problématiques qu’ils souhaitent aborder, ce qui a notamment débouché sur la mise en place de jours de congé menstruel. "On y arrive à notre niveau, mais il faut pouvoir l’imposer à grande échelle, en faisant évoluer l’outil législatif, plaide le dirigeant, viscéralement militant. Je ne crois pas que beaucoup de chefs d’entreprises intégreront des salariés à leur conseil d’administration, aux comités organisationnels et directionnels, si on ne les y oblige pas. La situation actuelle est trop confortable."
Mais Les Tisseurs entend bien œuvrer en ce sens. En proposant notamment, avec l’appui de chercheurs, une organisation en codétermination que les PME pourront dupliquer. "Car si elles représentent près de la moitié des actifs, elles sont souvent mises de côté", regrette le chef d’entreprise. Soutenu pour l’heure par une quinzaine de dirigeants "qui ont la même vision" que lui, il espère "faire ouvrir les yeux à d’autres". Pour faire émerger "une économie plus vivante, plus juste, plus humaine". Et à travers elle une société plus apaisée et plus désirable.