Fonds publics : Pourquoi les PME du Nord boudent cet argent facile
# Conjoncture

Fonds publics : Pourquoi les PME du Nord boudent cet argent facile

Fonds stratégique d'investissement, fonds de revitalisation, fonds de restructuration défense... Dans le Nord, l'argent public représente une manne conséquente en faveur du territoire et des entreprises. Ces enveloppes sont loin d'être consommées pourtant. Quels en sont les freins?

La manne de fonds publics disponibles dans le Nord ressemble à un inventaire à la Prévert. La région est la première en France bénéficiaire des fonds européens Feder (1Md€ sur 2007-2013), première également en terme d'utilisation de la prime d'aménagement du territoire (PAT). Le mois dernier, les ministres Bruno Le Maire et Alain Juppé sont venus à Cambrai avec une nouvelle enveloppe de 14,8M€ dont une partie de Fonds pour les restructurations de la défense (Fred). En terme de fonds de revitalisation du territoire, l'enveloppe nordiste ouverte en 2009 à 15M€ n'est, pour l'instant, consommée qu'à moitié (7,264M€). Quant au Fonds stratégique d'investissement (FSI), doté depuis fin 2008 de 20Md€ au plan national, seulement quatre sociétés régionales (Agrati, Cylande, Mader, Meccano) en ont bénéficié en 2010 pour 40,2M€. Une paille.




«Faire beaucoup plus» «Nous pouvons faire beaucoup plus. Il y a encore beaucoup de carburant et il sera réalimenté s'il le faut», insiste Dominique Mirada, directeur régional de la caisse des Dépôts et Consignations, délégué régional du FSI depuis 2009. «Notre rôle est de muscler les entreprises pas de les engraisser!», rassure-t-il prenant modèle sur l'Allemagne qui fait grandir ses PME-PMI en établissements intermédiaires. «C'est une réalité, il y a ici une offre immense et variée, à tous les stades de maturité de l'entreprise», ajoute Pascal Oustrière, chargé de mission auprès du préfet pour toutes les questions relatives au développement et aux mutations économiques. Pour cet ancien dirigeant d'entreprise, «l'entrepreneur n'en a pas conscience. Les PME ont du mal à gérer l'information et comprendre toute l'offre qui est complexe». C'est une réalité: le patron de PME assure de plus en plus de tâches et chercher des fonds exige un travail de fourmi.

«Usine à gaz» L'argent est disponible en masse. Il manquerait des projets, comme le martèlent souvent les décideurs locaux, élus en tête. À moins que les entreprises nordistes ne se méfient de cet argent facile. Et si on prenait le problème à l'envers? Aucun dirigeant ne peut en effet dire qu'il n'a aucun projet. Les dispositifs sont peut-être trop lourds. Ce conseiller de CCI chargé d'aider les entreprises parle, sous couvert de l'anonymat, d'«usine à gaz». Ce n'est pas un hasard si divers acteurs régionaux ont lancé le mois dernier le site www.jetrouvedesfondspropres.com qui recense tous les dispositifs disponibles. Même au Secrétariat général pour les affaires régionales (Sgar), qui porte les diverses aides publiques, on reconnaît la difficulté à être exhaustif en région car ces fonds émanent souvent directement de l'État, au plan national. Éric Emprin, adjoint aux chargés de mission développement économique et mutations stratégiques, ose le qualificatif «maquis». Pour son supérieur Pascal Oustrière, cette complexité est la garantie de bonne utilisation des deniers publics. «On ne donne pas de chèque en blanc. À chaque dossier, il y a des accords contractuels sous forme de convention et des paliers de déclenchement des fonds liés à la création d'emplois et aux investissements réalisés par l'entreprise, insiste-t-il. C'est une force. Il faut nécessairement avoir des critères pointus. Cet argent public exige un certain suivi et des objectifs.»

Des freins à lever Le premier frein est sans doute le tissu capitalistique du Nord, regorgeant de PME et groupes à caractère familial peu enclins à ouvrir leur capital. Faire appel à ces fonds, publics ou privés d'ailleurs, les oblige souvent à partager une gouvernance dont ils veulent garder le contrôle total. «Nous entreprenons et faisons ce que nous avons à faire pour nos clients, pas pour servir 15% de rentabilité», lance aussi Ludovic Aernouts, dirigeant fondateur de PiliPiliGram qui se passe pour l'instant de ces fonds, quitte à freiner son développement. Pour lui, ces fonds ont clairement mauvaise réputation et un gros travail de com à faire pour rassurer. À visage découvert, Éric Villers, ancien conseiller consulaire durant 15ans, témoigne de cette complexité. Reconverti dans le privé, il a créé sa société dans l'Avesnois, EVI Développement, pour épauler les entreprises dans leurs recherches de fonds. «Je ne suis pas un chasseur de prime-pousse-au-crime et pas commissionné au montant obtenu», précise-t-il d'emblée. Pour lui, «il y a bien une méconnaissance du système. Les structures qui devraient servir d'interface ne sont pas assez présentes sur le terrain et surtout pas au bon moment.» Eric Villers identifie aussi un autre frein: la taille de l'entreprise. Sous le seuil de 50salariés, la tâche est trop fastidieuse et la société pas structurée pour monter des dossiers souvent rédhibitoires. Son premier conseil: «écrire sa stratégie pour gagner du temps». Le temps de l'entreprise n'est décidément pas celui du public.

Géry Bertrande

# Conjoncture