En ouverture de cette journée dédiée à l’IA, au sein de la Maison de l’Entrepreneuriat et des Transitions, qui a rassemblé plus de 470 participants, vous avez commencé par remettre cette révolution technologique en perspective. Pourquoi ce besoin de recul ?
Je pense qu’il y a chez l’homme une tendance assez naturelle à se méfier de ce qui vient bousculer ses habitudes. Cette peur n’est pas nouvelle. On la retrouve dans des récits très anciens, comme le mythe du Golem, cette créature créée par l’homme qui lui obéit au début, mais qui finit par lui échapper. Et là, on est face à une transformation importante. L’histoire nous montre qu’à chaque grande rupture technologique, il y a d’abord une phase de transition un peu chaotique. On ne sait pas encore très bien où l’on va, donc cela génère de la peur. Puis, quand les usages se stabilisent, on commence à voir ce que ces innovations apportent réellement, avec leurs bénéfices mais aussi leurs limites. Bref, l’homme finit toujours par domestiquer les outils qu’il invente. Globalement, les inventions technologiques ont plutôt eu tendance à améliorer la vie humaine, fournir de nouveaux outils pour se débarrasser de tâches fastidieuses et à ouvrir de nouvelles façons de voir le monde.
L’IA donne tout de même l’impression d’arriver très vite, très fort, dans tous les secteurs. Cette vitesse n’alimente-t-elle pas le vertige ?
Il y a deux choses. D’abord, l’IA, ce n’est pas quelque chose qui est apparu il y a trois ans : ça fait près de 70 ans qu’on travaille dessus, depuis la Conférence de Dartmouth, en 1956, où des chercheurs ont posé les bases d’un nouveau champ scientifique en imaginant des machines capables de traiter de l’information de manière "intelligente". C’est le chercheur John McCarthy, à l’occasion de cette conférence, qui a proposé l’expression intelligence artificielle pour désigner ce nouveau champ scientifique.
"Les entreprises qui vont trop vite, avec des outils pas encore matures, peuvent se tromper. Mais celles qui ne s’y mettent pas du tout risquent aussi de se retrouver en difficulté. La bonne position est entre les deux"
Plus modestement, à l’École de design de Nantes, on expérimente l’IA générative depuis 2015. Ce qui est nouveau, c’est que les outils sont devenus suffisamment mûrs pour le grand public. On peut désormais les utiliser partout, très facilement. Ensuite, il y a aussi une bulle de communication. Les grands acteurs comme OpenAI, Anthropic ou Google sont dans une course à la visibilité, en proposant des versions gratuites pour faciliter l’acquisition. On a connu quelque chose d’assez comparable avec les débuts du web : on nous disait déjà que tout allait changer, alors même que les usages restaient encore à inventer.
"Le conseil que je donne, c’est de commencer par une tâche répétitive, peu agréable, avec peu de valeur ajoutée, et de se demander comment l’IA peut aider. On teste, on regarde si ça fonctionne, puis on élargit."
Face à cela, que dites-vous aux dirigeants qui s’inquiètent de l’impact sur leur activité, leur chiffre d’affaires ou leur organisation ?
Qu’il faut éviter les deux excès. Les entreprises qui vont trop vite, avec des outils pas encore matures, peuvent se tromper. Mais celles qui ne s’y mettent pas du tout risquent aussi de se retrouver en difficulté. La bonne position est entre les deux. Le conseil que je donne, c’est de commencer par une tâche déjà existante, répétitive, peu agréable, avec peu de valeur ajoutée, et de se demander comment l’IA peut aider. On teste, on regarde si cela fonctionne, puis on élargit progressivement. Il faut acculturer les salariés, les former, expérimenter, monter en puissance étape par étape. Pas transformer brutalement toute l’entreprise, et la rendre fragile et dépendante vis-à-vis d’une technologie.
Certains dirigeants redoutent pourtant une baisse du chiffre d’affaires, voire des suppressions de postes. Comment répondre à cette peur très concrète ?
Il est probable que l’IA aboutisse à la suppression de certains postes. Mais encore une fois, il faut déjà regarder comment l’IA peut permettre de créer de nouvelles activités à partir d’un savoir-faire existant. Je prends souvent l’exemple des Chantiers de l’Atlantique : leur expertise dans la soudure les a amenés à développer un outil d’IA capable d’analyser la qualité d’une soudure. Ce qui était au départ un usage interne peut devenir un nouveau produit. L’autre sujet, c’est la manière dont on repositionne les salariés sur des tâches qu’ils ne faisaient pas jusque-là, en les déchargeant de tâches automatisables.
"Si des collaborateurs versent sur une IA gratuite des données clients, des éléments de propriété intellectuelle, des réflexions stratégiques… Tout cela peut partir sur les serveurs d’acteurs extérieurs"
Vous avez alerté sur le risque de "shadow AI", quand les salariés utilisent chacun leurs outils dans leur coin. Pourquoi est-ce un sujet majeur ?
Parce que si une IA est gratuite, c’est en général que les données qu’on lui transmet servent à créer de la valeur pour celui qui fournit l’outil. Si des collaborateurs y versent des données clients, des éléments de propriété intellectuelle, des réflexions stratégiques, tout cela peut partir sur les serveurs d’acteurs extérieurs et alimenter les modèles d’IA, les faire tourner en récupérant gratuitement des milliards de données, de documents. Il faut donc un cadre. Soit en installant des solutions souveraines, sur ses propres machines ou serveurs, soit en choisissant un outil payant avec des garanties contractuelles de confidentialité. Mais, dans tous les cas, l’entreprise doit choisir une ligne claire. C’est aussi indispensable pour former les équipes et mutualiser les bonnes pratiques si tout le monde travail avec la même IA.
Vous semblez appréhender l’avenir avec davantage de calme que d’alarmisme. Pourquoi ?
Parce qu’il faut se souvenir que les prévisions sur l’IA ont souvent été démenties, dans un sens comme dans l’autre. On a parfois sous-estimé la vitesse des progrès, mais on a aussi fantasmé des révolutions qui n’ont pas eu lieu, comme avec la voiture autonome qui devait envahir nos rues, comme on le pensait voilà 25 ans, et qui n’est toujours pas au point et pas répandue de manière massive. Donc il faut rester prudent. Oui, l’IA va transformer le travail. Oui, elle va secouer certains secteurs. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut céder à la panique.
Que répondez-vous à ceux qui voient déjà dans l’IA une machine à détruire des emplois ?
Quand certaines grandes entreprises expliquent qu’elles licencient parce que l’IA est là, comme Accenture ou Oracle, je pense qu’il faut regarder la réalité économique plus largement. Il est parfois plus facile de dire "c’est à cause de l’IA" que d’assumer une conjoncture compliquée, des investissements qui ralentissent, des arbitrages budgétaires, la pression des actionnaires pour obtenir de meilleurs dividendes. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de transformation de l’emploi ou de licenciements liés à l’irruption de l’IA dans les entreprises. Il y en a et il y en aura, bien sûr. Mais il y aura aussi de nouveaux besoins, de nouveaux métiers, de nouvelles expertises. La vraie question, c’est : où veut-on que ces emplois se créent ? Dans la Silicon Valley uniquement, ou aussi dans nos territoires, avec des outils et des prestataires plus locaux ?
Justement, voyez-vous là une opportunité pour la France et l’Europe ?
Oui, clairement. Le contexte géopolitique pousse à revoir notre dépendance. On ne peut pas mettre tous nos œufs dans le même panier. Il existe des acteurs français comme Mistral, qui sont extrêmement compétitifs. D'ailleurs, Mistral est vu comme la solution souveraine européenne en face des solutions américaines ou chinoises. Et, à l’échelle régionale, en Pays de la Loire, on a aussi des start-up et des éditeurs qui développent des solutions intéressantes. L’enjeu, c’est d’acculturer les entreprises à ces outils, de leur montrer qu’il existe des alternatives crédibles, et de réfléchir à la manière dont on conserve localement une partie de la valeur, des compétences et des emplois.
Au fond, quelle est la bonne manière d’aborder l’IA aujourd’hui ?
Avec lucidité, méthode et sérénité. L’IA n’est ni une baguette magique, ni une catastrophe en soi. C’est un outil puissant, qui peut nous aider à aller plus vite, à explorer davantage de pistes, à automatiser certaines tâches. Mais il faut garder de l’esprit critique, poser un cadre éthique et stratégique, et ne pas oublier que l’innovation véritable continue de venir des humains. L’IA remâche le passé à partir des données qu’on lui donne. Les vraies idées neuves, elles, restent à faire émerger de nos cerveaux.