Comment votre mouvement fonctionne-t-il ?
Nous sommes l’une des dix-neuf régions d’EDC, qui rassemble 3 700 membres en France, dont 350 en Pays de la Loire. Ce sont des chefs d’entreprise mais aussi des cadres dirigeants. Notre implication vise à améliorer la vie en entreprise selon les six grands principes de la Pensée sociale chrétienne : la dignité de l’homme, qui fonde le bien commun, la subsidiarité, la solidarité, la destination universelle des biens, la participation. Nous nous rencontrons tous les mois par groupes de dix à douze personnes, autour d’une thématique de réflexion préparée avec un référent spirituel - un prêtre ou un diacre. L’objectif est que chacun raconte son expérience professionnelle et puisse se nourrir du témoignage des autres.
Comment cela se traduit-il concrètement en entreprise ?
Personnellement, j’ai changé de vision depuis mon entrée aux EDC en 2016. J’ai été directeur de développement du Groupe Actual à Laval, de 2016 à 2024 (depuis janvier 2025, Emmanuel Aumonier est directeur d'1Pact ; l'entreprise rhodanienne de 140 salariés a déployé treize groupements d'employeurs en France, plaçant 2 000 personnes en CDI, NDLR). Pendant cette période, le groupe Actual est passé de 300 millions d’euros de chiffre d’affaires à 1,6 milliard d’euros. Je gérais une équipe d’une dizaine de directeurs et j’avais la responsabilité au final de 600 collaborateurs. À un moment, vous ne pouvez pas tout faire… Je me suis rendu compte qu’avant d’entrer aux EDC, quand je confiais un projet à un N-1 ou un N-2, j’étais systématiquement présent et je faisais en sorte que cela se passe comme je l’avais imaginé. Aujourd’hui, j’ai compris que l’essentiel est dans l’objectif quand il faut aller d’un point A à un point B. Donner de l’autonomie de travail et de la confiance aux collaborateurs les rend plus performants.
N’est-il pas plus facile de déléguer dans une ETI que dans une TPE ou une PME ?
Oui, on se rend compte que dans une TPE où le dirigeant est au four et au moulin, a une main sur tout, la subsidiarité est un vrai sujet. Pourtant, ce que recherchent avant tout les salariés, c’est trouver un sens dans leur travail, de la bienveillance et de la considération. Ce sont des facteurs de motivation, et sans doute de fidélisation des collaborateurs dans l’entreprise. On peut vite tomber dans l’ignorance vis-à-vis de l’autre. Mais on peut aussi essayer de changer nos manières de faire, notre relation à l’autre.
La réalité du quotidien ne rattrape-t-elle pas les belles intentions de départ ?
Pour reprendre un exemple personnel : une collaboratrice m’avait créé des erreurs, m’obligeant à tout reprendre un samedi matin. On m’a d’abord soufflé que c’était un problème d’implication de sa part. Auparavant, j’aurais pu la convoquer pour un entretien RH… Dans la vie des entreprises, une faute est souvent synonyme de sanction. Finalement, j’ai préféré discuter avec elle et je me suis rendu compte qu’elle avait une situation familiale compliquée depuis plusieurs mois ; elle n’en avait jamais parlé au travail. Ce qu’elle vivait lui causait des problèmes de concentration. La bienveillance permet d’accepter les fragilités de chacun.
N’est-il pas plus facile pour un salarié de confier ses failles à son employeur, que l’inverse ?
Pas forcément. Il m’est déjà arrivé de reconnaître devant mon équipe que je m’étais trompé, d’avouer mes doutes sur un projet, ou que l’on m’avait demandé des choses que je ne savais pas faire. Les collaborateurs ont d’abord été surpris. Mais ils l’entendent, et cela permet finalement de resserrer les liens dans l’équipe. Avouer sa vulnérabilité sur certains sujets offre des opportunités. Cela permet à chacun d’être authentique. C’est un peu comme les icebergs : lorsqu’ils se rencontrent, ils ne se touchent pas par la partie qu’ils laissent apparaître en surface, c’est toujours par la partie immergée, la plus importante au fond.
Les Entrepreneurs et dirigeants chrétiens seraient-ils donc de meilleurs managers ?
Je ne sais pas si nous sommes des meilleurs managers que les autres. Si c’était le cas, cela se saurait. En tout cas, nous avons une feuille de route qui nous aide à essayer d’être meilleurs. Le but de chacun n’est pas de briller, de travailler pour soi-même, mais de rayonner pour le bien commun. C’est d’ailleurs le thème de nos Assises à Laval : "Qu’as-tu fait de ton pouvoir ?"
Pourquoi avoir choisi ce sujet ? Et comment avez-vous sélectionné vos intervenants ?
J’ai repris l’idée à la REF du Medef d’août 2024. J’ai trouvé que cela correspondait parfaitement à nos préoccupations. Pour nos assises, nous avons voulu avoir des regards très différents par rapport au monde de l’entreprise, des dirigeants aux fonctions très variées. Il y aura des patrons, bien sûr, mais aussi un élu politique, un syndicaliste représentant les salariés et l’Évêque de Laval qui, d’une certaine manière, a une fonction managériale par rapport à sa communauté religieuse. Tous les participants, dont Benoît de Ruffray, PDG d’Eiffage, Sylvie Cazenave-Péré, présidente de Posson Packaging, Samuel Tual, vice-président du Medef, Quentin Charoy, cofondateur de Tri’n’Collect, Cyril Chabanier, président de la CFTC, sont croyants pratiquants, pas forcément membres d’EDC. Nous attentons 200 personnes samedi à Laval, dont 30 % ne sont pas adhérents.