La voix est mesurée. Loin du bagout de nombreux startupers. Mais elle est surtout sans balbutiement, ni hésitation. Danièle Pro est une entrepreneuse introvertie, qui sait parfaitement où elle va. Après quelques mauvaises expériences en salariat, celle qui a obtenu une thèse en chimie en 2011 se lance dans la création de sa start-up, Eomaia, en 2022. Mais sa timidité n’est pas sans lui poser quelques problèmes. Elle se souvient bien de l’angoisse terrible de son premier pitch, au Forum Atlanpole en 2023. "La préparation en amont m’a bouffé une semaine complète. Je répétais en boucle mon texte. Le jour J, j’ai été dans la salle en avance, et j’ai observé la scène devant des rangées de chaises vides. J’ai fondu en larmes", se remémore-t-elle. Le souvenir reste douloureux. "Une fois l’événement passé, je mets aussi du temps à m’en remettre physiquement. Même si j’ai des retours positifs, je me demande si c’est vraiment stratégique aujourd’hui de continuer les concours tellement cela me coûte", poursuit l’entrepreneuse.
Un coût émotionnel et physique fort
Avec Eomaia, Danièle Pro développe un outil pour extraire le colostrum, soit le premier lait sécrété suite à un accouchement, et dont les vertus sont nombreuses pour le nouveau-né, notamment au niveau immunitaire. Cet outil permettra notamment d’extraire ce précieux liquide pour les enfants prématurés souvent incapables de s’alimenter au sein. L’entrepreneuse vient d’ailleurs de recevoir les 500 premiers produits, fabriqués par le groupe Sterne, spécialisé dans la conception de pièces en silicone.
"Cette journée a été un vrai cauchemar pour moi, alors que c’était un événement festif et une réussite pour l’entreprise."
Aujourd’hui, Danièle Pro a moins besoin de temps de préparation, car elle connaît son discours sur le bout des doigts. Mais les coûts, émotionnel et physique, auxquels elle doit faire face sont toujours les mêmes. Preuve en est, en octobre dernier, Eomaia participe au Startups & Innovation Day à Nantes. Une belle journée pour l’entreprise, ressortie lauréate. "J’ai été prévenue 10 minutes avant de recevoir le prix que j’allais devoir monter sur scène. J’ai couru aux toilettes, avant de devoir affronter les regards du public. Le pitch durait une minute et je suis retournée à mon stand. Juste après, des journalistes sont venus faire une interview filmée de moi, ce que je n’avais pas non plus anticipé. Cette journée a été un vrai cauchemar pour moi, alors que c’était un événement festif et une belle récompense", précise-t-elle.
Des retours blessants
Suite à certaines présentations, Danièle Pro a aussi dû faire face à des remarques blessantes, comme "vous n’avez pas la posture d’un dirigeant", "vous n’inspirez pas confiance", ou encore "vous êtes trop effacée pour être une bonne dirigeante". "Mon introversion est une fragilité que tout le monde voit très rapidement. J’ai mis plusieurs semaines à me remettre de ces remarques, et j’ai failli tout arrêter", confesse l’entrepreneuse. Surtout que la timidité ne s’arrête pas aux quelques minutes sur scène. Les cocktails et autres soirées de réseautage, souvent vues comme un passage obligé pour un startuper, provoquent tout autant d’angoisse. "S’approcher du buffet, et engager la conversation avec un inconnu, je ne sais pas faire. C’est beaucoup trop dur. Ces soirées mondaines sont physiquement très éprouvantes pour moi. Dès que je rentre, je prends un Doliprane et je me couche", confie Danièle Pro.
Une aisance devant un jury d’experts
Si devant le regard de la société, la timidité est souvent perçue comme un manque de confiance en soi, ce n’est absolument pas le cas de Danièle Pro. "Je suis une experte de mes sujets", atteste-t-elle. Outre sa soutenance de thèse, Danièle Pro a exercé comme enseignante, ce qui ne lui posait aucun problème. Témoin de cette assurance, elle n’a aucune difficulté à passer devant un jury d’experts, prêts à challenger Eomaia. "À l’inverse des pitchs devant un public, on parlera du business de l’entreprise sans l’aspect théâtral. C’est plus une discussion et un échange. Si beaucoup de personnes peuvent à l’inverse être angoissées par les questions d’un jury, ce n’est pas mon cas. Soit je connais la réponse, soit ces questions me permettent d’explorer un nouvel angle de réflexion et donc de faire avancer l’entreprise", poursuit l’entrepreneuse.
Un coaching pour assumer son introversion
Actuellement incubée à l’IMT Atlantique, l’entrepreneuse a suivi un coaching sur plusieurs mois pour mieux appréhender son caractère. "Il m’a appris à assumer pleinement mon introversion. Cela permet de voir les forces qui s’en dégagent", ajoute-t-elle. Ses forces, l’entrepreneuse les connaît, et n’a pas de mal à en parler : la grande qualité des dossiers rédigés, un sens de la logique aiguisé, un esprit de synthèse, ou encore une analyse très développée dans la gestion des risques pour son entreprise. Il faut dire que le plan pour Eomaia semble rodé. La commercialisation pourrait démarrer à l’automne prochain, auprès des centrales d’achat des maternités. Certaines se sont déjà positionnées. Puis une commercialisation en B to C devrait advenir. L’objectif est aussi d’aller vite à l’international, d’ici environ deux ans. "J’ai plusieurs plans en tête en fonction des imprévus, ce qui me permet de les anticiper. J’aimerais juste qu’il soit possible de faire grandir ce projet sans monter sur scène", sourit-elle.
Bien sûr, Danièle Pro n’en a pas encore fini des pitchs, surtout à l’heure où des émissions comme 'Qui veut être mon associé ?' sur M6 ajoutent encore une couche de spectacle et de théâtre à l’entrepreneuriat. "Je n’ai bien sûr aucune envie de passer dans ce type d’émissions. Mais si à un moment donné, c’est l’unique solution pour développer notre produit, je le ferai". Si la timidité n’entache pas la confiance en soi, elle n’abîme pas non plus la détermination.