Croissance : La riposte des patrons locaux

Croissance : La riposte des patrons locaux

VISIONS. François Turcas, 67 ans, 23 ans à la tête de la CGPME du Rhône (3.800 adhérents) et Laurent Fiard 49 ans, élu en juin dernier à la tête du Medef Lyon-Rhône (1.000 adhérents) livrent tour à tour leurs visions du rôle que joue l'entreprise dans la vie politique française, leurs attentes et les projets locaux qui seront mis en oeuvre pour tenter de relancer la croissance des entreprises de la région.

C
omment expliquer le rôle croissant de l'entreprise dans la vie politique française ?
Laurent Fiard
: Dans le contexte


d'affaiblissement de l'État qui est le nôtre, le grand public et surtout nos amis les élus ont compris que la création de richesses naît dans du capital humain. Cette crise incarne une excellente opportunité pour redonner de l'élan aux entreprises qui concentrent ce capital immatériel. Cette prise de conscience devrait permettre de redonner le pouvoir aux entrepreneurs pour tout ce qui concerne la façon de gérer le dynamisme de leur société.
Fr

ançois Turcas :
Je relève qu'il nous aiment tous à l'Assemblée Nationale, mais "Aimer c'est agir " dit-on... Alors il va falloir qu'ils le montrent ! Selon des chiffres publiés par l'Insee et un récent sondage de Fiducial, 73 % des chefs d'entreprises déclarent que leur situation se dégrade à travers la chute des carnets de commande. Nous observons de gros problèmes de trésorerie, de plus en plus de dirigeants de PME-PMI ne se versent plus de salaire, se payent sur dividende quand il y en a.

Lorsque nous entendons Manuel Valls dire devant le Medef que les entreprises sont les piliers de la croissance, c'est bien beau mais en réalité nous ne voyons rien venir. Sauf, il est vrai, le CICE et encore... Sur les 12 milliards, seuls un peu plus de 4 ont été utilisés. Aujourd'hui, si le gouvernement aime tant les entreprises, il doit le prouver et faire passer ses lois par ordonnance, pour aller plus vite.


Quelles mesures concrètes attendez-vous

?


Laurent Fiard


:
Pierre Gattaz a eu raison de dire que c'est la catastrophe en ce moment en France, mais il a raison aussi de souligner que la France a des atouts pour s'en sortir. Simplement il faut aller bien au-delà des petites réformettes que l'on nous propose. Nous constatons à Lyon, avec un Gérard Collomb qui est " entrepreneur friendly " que les choses se passent bien. Quand l'entreprise est au coeur des décisions politiques, nous mesurons les résultats sur le territoire. Concernant le pouvoir au sommet de l'État, la position du Medef est d'être optimiste, nous sommes dans une dynamique de confiance mais il est souhaitable maintenant que les plans d'actions s'exécutent d'ici quelques semaines, quelques mois tout au plus, sinon, les cartons rouges ressortiront. Cela passe par la mise en oeuvre du Pacte de Responsabilité annoncé le 14 janvier 2014. Pour l'instant nous sommes dans l'illusion du Pacte pour lequel il manque du concret. Ce que nous disons ici au Medef Lyon-Rhône c'est "laissez la place aux entrepreneurs et simplifiez le code et la durée de travail pour que chaque entreprise ou branche professionnelle puisse avoir une liberté d'exécution de sa stratégie". Et arrêtons l'ingérence de l'État.




François Turcas


: Nous attendons l'allégement du coût du travail, la baisse des impôts, l'arrêt du gonflement du code du travail qui a encore pris 120 pages supplémentaires entre 2013 et 2014. Concernant le compte pénibilité, nous ne sommes pas contre mais ce texte est une vraie usine à gaz. De quatre mesures désormais nous sommes passés à dix, c'est ingérable. Concernant le temps de travail, à la CGPME nous ne sommes pas favorables à la fin du salaire minimum mais réclamons le retour aux 39 heures. Il faut aussi faire cesser l'inconstance des textes de lois. Depuis des mois il n'y a ni stabilité, ni visibilité. Le soir on entend le contraire de ce qui a été dit le matin. Concernant les seuils sociaux, là encore nous ne sommes pas opposés à leur maintien mais nous proposons de réduire les obligations inhérentes à ces seuils. De 40 obligations légales, passons à dix, ce ne serait déjà pas si mal !




Quels projets développer localement pour relancer la croissance ?




Laurent Fiard :


Nous allons présenter courant octobre notre feuille de route pour créer 100.000 emplois comme nous l'avions indiqué dans notre Livre blanc publié avant les élections municipales. Fin septembre le Medef a présenté son plan " France 2020 pour une France qui gagne " avec un focus sur les secteurs d'avenir (énergie, numérique...). À Lyon nous nous alignons sur cette vision stratégique en nous appuyant sur la gastro-économie, le concept " one more nigth " pour booster le tourisme, les entreprises de service à la personne, le numérique mais aussi nos domaines d'excellence que sont la chimie, l'industrie pharmaceutique... Concrètement nous avions imaginé de mettre en oeuvre une dizaine d'actions mais par efficacité, se sera sans doute moins. Personnellement je crois beaucoup à l'idée de créer une "Maison de l'innovation" dans laquelle se croiseraient les regards de professionnels du marketing et designers avec des dirigeants d'entreprises de toutes sortes et de tous secteurs. Souvent il suffit de changer de regard sur un produit, un objet, sur son usage et son modèle économique pour retrouver de la croissance.




François Turcas :

La CGPME propose de créer un CDI qui tienne compte de la santé de l'entreprise. L'idée serait de signer - avec l'accord des collaborateurs - un CDI de trois ans au terme desquels, en fonction de l'activité, le contrat se poursuivrait ou s'interromperait en cas de chute de 30 à 40% du carnet de commandes. Dans ce cas, la rupture serait acceptée à la fois par le salarié et par l'inspection du travail. Concernant l'ouverture le dimanche, nous n'y sommes pas opposés si cela concerne les zones touristiques. En revanche nous nous opposons à la généralisation brutale de tous les commerces le dimanche. Cela reviendrait à sacrifier la plupart des indépendants qui ne résisteraient pas aux moyens déployés par les grandes entreprises. Parmi nos projets nous allons, dans le Rhône, lancer une plateforme de crowdfunding. Cela suffit d'aller quémander de l'argent aux banques ou ailleurs. Il ne faut plus attendre quoi que ce soit du gouvernement ou de quiconque aujourd'hui, il faut que l'on se mobilise tous ensemble. Et je vais vous dire : j'en ai parfois marre aussi d'être à la disposition de la CGPME nationale car on n'avance pas, on n'y arrive pas. Mon enjeu à moi c'est de me battre localement ici.


Quel est l'état des relations entre la CGPME et le Medef un an après l'opération "Carton jaune" qui avait réuni les deux mouvements ?




Laurent Fiard :

Bonnes. Mon entreprise, Visiativ, est adhérente à la CGPME, je n'ai pas jugé utile de la retirer en prenant la présidence du Medef ou l'introduisant en Bourse.


François Turcas :

Il faut reconnaître le rôle du chef d'"entreprise réelle" qui investit son temps, son argent pour sa boîte. On a un vrai blocage là-dessus au niveau national avec le Medef car nous ne parlons pas le même langage. Nous, dirigeants de PME de quartiers ne pouvons pas nous identifier à des groupes industriels dont les dirigeants reçoivent des parachutes dorés. Si l'exécutif écoutait les patrons de TPE-PME, nous pourrions créer des emplois mais personne ne nous entend. Résultat : nous sommes sur la défensive. Concernant le Pacte de Solidarité, nous ne nous engagerons jamais sur quoi que ce soit en termes de création d'emplois. Dans ce contexte je juge d'ailleurs que les récentes propositions faites par le Medef sont un peu légères. Lorsque j'ai rencontré Pierre Gattaz élu à la tête du Medef, j'ai cru que ça allait fonctionner entre lui et Jean-François Roubaud mais je me suis trompé. C'est un homme remarquable qui a une belle entreprise mais je m'interroge sur l'homme, je ne peux pas être d'accord avec lui sur la totalité de ses revendications. Plutôt que la suppression des jours fériés qui aurait un effet marginal, parlons plutôt de l'âge de départ à la retraite. Pourquoi jeter de l'huile sur le feu alors que l'urgence c'est d'abord " comment s'en sortir ici et maintenant " ?