A Verdun, dans la Meuse, le fabricant d'engrenages CORDM tourne depuis 42 ans grâce au mécanisme de la Scop, pour société coopérative de production. L'entreprise de 84 salariés, parmi lesquels 68 ont le statut d'associé, donne un coup d'accélérateur en 2024 et 2025 en investissant 5 millions d'euros dans de nouveaux équipements, mais aussi le contrôle non-destructif, le retraitement de ses déchets ou encore un nouvel ERP.
"Le fait que les décisions d'investissement soient arbitrées collégialement, entre la direction, les commerciaux et les opérateurs, rend nos choix plus pertinents. En revanche, ces prises de décision doivent toujours être expliquées aux salariés. En effet, certains préfèrent partager la valeur, d'autres investir. Il faut trouver des compromis", analyse Patrick Gabriel, le PDG de CORDM.
Nouvelle machine de taillage
En février-mars, deux équipements représentant 2,5 millions d'euros d'investissement vont compléter le parc d'une quarantaine de machines. Il s'agit d'une nouvelle machine de taillage des pièces de 1600mm de diamètre et d'une rectifieuse destinée aux pièces de 1 200 mm de diamètre. Au chapitre des moyens de production, l'entreprise envisage également le remplacement d'un tour à commande numérique (800 000 €). A ces montants s'ajoutent 230 000 € injectés dans un système de contrôle magnétoscopique des pièces, ainsi que 700 000 € mobilisés dans un ERP, des panneaux photovoltaïques, le stockage des déchets sous abris ou encore un nouveau parking.
Essorage des résidus métalliques
En 2025, CORDM a choisi de relever un challenge supplémentaire, celui de la RSE, la responsabilité sociétale des entreprises. Le défi est autant écologique qu'économique pour la PME, car sur le marché du ferroviaire "un client comme SNCF attribue 20% de la note finale de ses marchés publics sur des critères de RSE", note le dirigeant.
Avec l'appui de la région Grand Est et du GIP Objectif Meuse, l'entreprise s'apprête donc à investir 800 000 € dans la récupération des huiles minérales qui imprègnent les 700 tonnes de résidus métalliques produits chaque année par ses ateliers. Une machine de broyage des copeaux couplée à un système d'essorage devrait permettre d'obtenir 200 à 250 litres d'huile par jour. L'investissement décidé collectivement divisera par deux la consommation du site et sera rentabilisé en moins de cinq ans.
Déclin des vents favorables dans l'éolien off-shore
En 1982, la reprise des actifs de la société RDM (René de Malzine), alors en liquidation judiciaire, s'était accompagnée d'un changement de cap. L'entreprise rebaptisée CORDM, en référence à son nouveau statut de "coopérative ouvrière" avait réorienté sa stratégie jusqu'alors focalisée sur les marchés de l'extraction du charbon dans le bassin houiller et de la production d'acier dans les hauts-fourneaux lorrains. Elle a négocié le virage du ferroviaire d'abord, puis s'est positionnée sur le marché de l'éolien dans les années 2000.
Désormais, le chiffre d'affaires de 16 millions d'euros en 2024 se réparti équitablement entre trois pôles : le ferroviaire, les mines et carrières, ainsi que le pôle sidérurgie, maritime et levage. Pas loin de la moitié de son activité est réalisée à l'export. "Depuis trois ans nos marchés bougent à nouveau", constate cependant Patrick Gabriel. Le boom des parcs éoliens off-shore est désormais derrière l'entreprise qui équipent les plateformes autoélévatrices utilisées pour l'assemblage des éoliennes en mer.
Perte du marché de la nouvelle génération de TGV
De même, la concurrence chinoise a fait perdre à la Scop un marché "historique" auprès d'Alstom, celui des engrenages des réducteurs utilisés dans la motorisation de la nouvelle génération de TGV, actuellement à l'essai. Les pièces meusiennes demeuraient un tiers plus cher que celles de ses concurrents. La perte est double, car la SNCF, client d'Alstom, a aussi besoin de pièces de rechange pour l'entretien courant des locomotives et rames. Par chance, CORDM reste compétitive sur les gros engrenages utilisés pour les locomotives de fret.
Conscient de l'impératif de se diversifier, CORDM a développé il y a cinq ans une nouvelle expertise : la réparation de réducteurs industriels à engrenages. "Les géants de la sidérurgie réalisaient jusqu'à présent eux-mêmes ces opérations, mais la perte de compétences en interne les a amené à sous-traiter. Cela nous permet aussi de progresser en observant les problématiques rencontrées sur les mécanismes par nos clients", commente Patrick Gabriel.
Exemple à suivre pour Bergère de France et La Meusienne
Toutes ces orientations sont le fruit des décisions du conseil d'administration de onze salariés renouvelé par tiers tous les deux ans. Cette instance nommera en 2027 un successeur à Patrick Gabriel, 62 ans, troisième dirigeant depuis la reprise en Scop. La réussite du modèle verdunois est enviée par deux jeunes Scop créées en 2024 dans le département pour relancer des industries en difficultés : la filature de laine Bergère de France et le fabricant du tubes inox La Meusienne. Mais le chemin de la reconstruction demeure long pour les salariés-actionnaires et les dividendes pas immédiats…