Tout juste centenaire, l’imprimerie familiale Mordacq est entrée en redressement judiciaire en mars 2024, pour en sortir en septembre dernier, soit sept mois plus tard. Si la décision a été difficile à prendre pour son dirigeant Arnaud Mordacq, petit-fils du fondateur, elle a permis de retourner et de pérenniser une PME qui se trouvait au pied du mur.
Acculée par la conjoncture
En 2019, l’imprimerie Mordacq affichait une forme florissante. La PME annonçait un investissement de 9 millions d’euros, pour se doter de rotatives, lancer de nouveaux produits et réaliser un agrandissement de 4 000 m² de ses locaux, situés à Aire-sur-la-Lys, dans le Pas-de-Calais. L’opération, financée par emprunt bancaire est survenue juste avant la crise sanitaire du Covid-19. "Le timing était mauvais mais c’était imprévisible. L’activité a ralenti durant cette crise, mais l’imprimerie a tout même continué à tourner", se remémore Arnaud Mordacq. Le plus dur était à venir.
"Nos dépenses énergétiques ont été multipliées par trois, atteignant près de 3 millions d’euros par an"
Ce qui a grevé cette PME, c’est la crise énergétique survenue en 2022, dans le cadre de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. "Notre contrat d’électricité arrivait justement à terme en 2022, nous avons dû en signer un nouveau, au tarif du marché…", relate le dirigeant. À moment là, l’exploitation devient négative. Le phénomène s’aggrave en 2023, avec cette fois le contrat de gaz qui arrive à échéance. "Nos dépenses énergétiques ont été multipliées par trois, atteignant près de 3 millions d’euros par an", souligne l’entrepreneur. Et les coups durs continuent de s’enchaîner. Sur la même période, un contexte inflationniste s’installe, multipliant le prix du papier par deux. Sans oublier la demande, qui ralentit. L’imprimerie réalise près de 60 % de son activité avec le prospectus, un support moins tendance depuis la crise sanitaire et la vague numérique qui l’a accompagnée.
De la conciliation au redressement judiciaire
Face à ces déboires, l’imprimerie se retrouve acculée, fin 2023, début 2024. "J’ai hésité à appuyer sur le bouton, commente Arnaud Mordacq, en faisant référence au déclenchement de la procédure collective. Quand on n’a jamais vécu ce genre de situation, on se demande forcément ce qui va se passer". Dans un premier temps, le dirigeant contacte le tribunal de commerce de Boulogne-sur-Mer, pour entamer une procédure de conciliation, une démarche qui reste confidentielle, contrairement à la procédure collective.
"Il fallait y aller avant que la situation ne soit dégradée au point d’être fatale à l’entreprise".
"Nous avons tenté de renégocier la dette liée à l’investissement, au PGE (prêt garanti par l’État) que nous avions en partie souscrit, ainsi que de rompre les contrats de gaz et d’électricité, explique-t-il. Ces contrats ne suivant pas la baisse des tarifs, nous avons continué à payer l’énergie au prix le plus fort. Les rompre aurait donné lieu à des pénalités aussi élevées que les économies générées". Les négociations n’aboutissant pas lors de cette conciliation, le dirigeant fait le choix du redressement judiciaire. "Il fallait y aller avant que la situation ne soit dégradée au point d’être fatale à l’entreprise".
La sortie du tunnel
Durant ces 7 mois, l’entreprise renégocie sa dette et parvient à rompre les contrats d’énergie. "Nous pouvions opter soit pour un étalage du total de la dette sur dix ans, soit pour une autre méthode, récente, appelée "classes de parties affectées" (entrée en vigueur en octobre 2021 NDLR). Cette autre option permet de réduire la dette, en vue de son remboursement plus rapide, sous réserve de l’accord de la majorité des créanciers", détaille le dirigeant. L’accord ayant été obtenu, l’imprimerie Mordacq a pu réduire le montant de sa dette, à condition de la rembourser sous trois ans. "Nous avons privilégié la transparence auprès des clients, des fournisseurs et salariés, ce qui nous a valu le soutien de tous", assure le dirigeant. Cette méthode a permis à l’entreprise de sortir rapidement du redressement judiciaire, ce qui est loin d’être anodin. "Les appels d’offres pour les contrats 2025 se déroulent d’août à décembre 2024. Nous avons donc pu y répondre en garantissant la pérennité de l’entreprise", précise l’imprimeur.
Plusieurs restructurations
Le redressement judiciaire a permis d’assainir la situation de l’entreprise : "on en ressort plus fort", commente le dirigeant. Plusieurs restructurations ont tout de même été nécessaires durant cette période, face à un marché en décroissance et à des prix de l’énergie restés conséquents. L’imprimerie Mordacq a dû mener un plan de licenciement de 11 salariés et mettre une machine à l’arrêt. "Nous avons cessé de réaliser certains produits, qui ne dégageaient plus de rentabilité", note le dirigeant. L’entreprise a également mis en place une série de bonnes pratiques en interne, pour économiser l’énergie : éteindre les machines inactives, les lumières, baisser le chauffage, fermer des portes… "L’ensemble de ces mesures génèrent des économies de 8 % par an, sur 2 millions d’euros de factures énergétiques, c’est significatif", note le dirigeant.
"Le redressement judiciaire, on en ressort plus fort"
La PME emploie désormais 80 collaborateurs et compte terminer l’année 2024 avec un chiffre d’affaires de près de 20 millions d’euros (contre 22 M€ en 2019). L’objectif, ces trois prochaines années (soit le temps de rembourser la dette) "est de maintenir le chiffre d’affaires entre 18,5 et 20 millions d’euros et surtout, de rester rentable". Arnaud Mordacq envisage ensuite d’aller chercher de nouveaux relais de croissance en diversifiant son offre, ce qui nécessitera d’investir dans de nouvelles machines. Un rapprochement avec une autre entreprise n’est pas non plus exclu. Lucide, le dirigeant conclut ainsi : "le marché va conduire ses différents acteurs vers un phénomène de concentrations ces prochaines années. Cela s’est déjà produit dans d’autres pays européens".