Il était une fois… Oui, "il était une fois", en 1891 à Lescure d'Albigeois (Tarn). "Mes aïeux étaient ouvriers dans une briqueterie. Leur patron n’arrivant pas à fournir la demande les a aidés à monter leur entreprise en face de la sienne", raconte Lore Camillo, dirigeante des Poteries d’Albi (28 salariés, 4,2 M€ de CA). La briqueterie créée par Robert Bergeal a poursuivi son activité, se transmettant entre générations. Dans les années cinquante, "il y avait cinq enfants, trop de bouches à nourrir. Aussi, mon grand-père, Henri Bergeal, a dû partir." L’homme s’est exilé… à six kilomètres de là, à Albi, rachetant en 1962 un fonds de commerce pour fabriquer -encore- des briques ! "Le Tarn est une terre d’argile. C’est de cette terre qu’est construite toute la ville. Dans notre quartier, on dénombrait une vingtaine de briqueteries au XIXe siècle". L’activité se poursuit à Lescure d'Albigeois jusque dans les années 80, dirigée par un des frères, tandis que le site d’Albi se développe de son côté.
De la brique à la poterie
Rapidement après leur installation, Henri et Marthe Bergeal diversifient leur activité en produisant de la pierre reconstituée et des poteries. La production de briques s’arrête en 1974. En 1980, Elisabeth Bergeal (5e génération) et son mari Bernard Camillo reprennent la poterie Bergeal qui devient La Poterie d’Albi. Ce sont les parents de Lore.
Hauts et bas
"Économiquement, cela n’a pas été simple pour mes parents dans les années 80, avec les fermetures des graineteries qui commercialisaient nos produits". Le sourire est revenu jusqu’à la période de crise 2008-2014, "très compliquée". Depuis, les poteries d’Albi ont connu des années porteuses pour le monde du jardin, et ce malgré les crises conjoncturelles. L’entreprise, qui s’étend sur 3 000 m2, s’est spécialisée dans la poterie décorative horticole pour maison et jardin. Chaque année, près de 328 000 pots sortent de ses sept fours. Les ateliers.
Une transmission incertaine
Pour que cette histoire s’inscrive dans le temps, il a fallu des transmissions réussies. L’installation de Lore n’a pas coulé de source. "Jeune, je m’étais promis de ne pas prendre la suite. J’avais trop vu mes parents et mes grands-parents se fatiguer du lundi au samedi, sans prendre de vacances". Elle s’est orientée vers la communication et le marketing et a commencé à travailler à Paris dans la cosmétique. "Après six mois, j’ai compris que ce ne serait pas possible. La nature, les espaces, les couleurs, la chaleur du Sud me manquaient…" À 23 ans, de retour au pays, elle fonde alors sa propre entreprise de poterie, Clair de Terre.
"Je ne me voyais pas mettre à la poubelle tout ce qu’avaient fait mes ancêtres".
À la retraite de ses parents en 2015, elle reprend finalement l’entreprise, fusionne les deux ateliers pour créer Les poteries d’Albi (au pluriel). "C’était une période critique, nous sortions de cinq exercices en déficit". Mais malgré cette conjoncture, malgré ses réticences de jeunesse, "je ne me voyais pas mettre à la poubelle tout ce qu’avaient fait mes ancêtres. Oui, c’est un sacerdoce parfois, mais c’est un métier qu’on fait par passion, par conviction". Un métier relié à la terre, comme peut l’être celui des agriculteurs.
Diversifier les modes de diffusion
Pour son entreprise, elle multiplie les projets. La diversification de la commercialisation est l’objectif du moment. Le B to B représente 90 % des débouchés (jardineries et magasins de bricolage). Le B to C est réalisé par des ventes sur place au magasin et par internet. "Nous cherchons à développer ces circuits courts".
"Nous souhaitons également diversifier le B to B en nous faisant référencer auprès de fleuristes, d’architectes d’intérieur et de paysagistes", explique la dirigeante. Une autre voie est celle de l’export dans les pays européens. L’entreprise dispose déjà d’un agent commercial au Benelux, des contacts sont pris pour l’Europe du Nord.
Un centre de formation pour recruter
"Je ne suis pas dans le plus, plutôt dans le moins, mais mieux", affirme encore Lore Camillo. Elle cherche surtout à asseoir la durabilité de son entreprise. Dans cette optique, elle porte un projet de centre de formation. "On ne trouve pas de main-d’œuvre qualifiée en France. Je viens de recruter un Algérien, un Tunisien et un Brésilien." Ses ateliers vont devenir le plateau technique d’une formation en poterie-tournage du CFA des Métiers d’Arts de Sorèze (Tarn). Démarrage espéré à la rentrée 2026.
L’entreprise s’appuie sur un personnel fidèle. Adepte d’un management horizontal, Lore Camillo met un point d’honneur à préserver la santé de ses salariés. Les locaux collectifs ont été rénovés, des investissements sont réalisés dans des équipements pour réduire les efforts : appareils de levage, tables réglables, une machine de manutention semi-automatisée toute récente, etc. La modernisation est régulière, les fours ont été renouvelés progressivement. En 2025, 260 000 euros viennent d’être injectés pour un nouveau four.
Entreprise du patrimoine vivant depuis vingt ans
Les Poteries d’Albi ont décroché le label Entreprise du patrimoine vivant, il y a vingt ans. Elles partagent leur savoir-faire, accueillant jusqu’à 700 personnes lors des journées du patrimoine, proposant des visites guidées et des cours particuliers, assurés par les tourneurs eux-mêmes. Lore Camillo espère un jour créer un musée de la brique à Albi, "qui ne soit pas poussiéreux, qui parle aussi du présent et de l’avenir." Elle vient d’éditer un livre pour enfants aux éditions Grand Petit Monde, Tourne la terre. Toujours cette idée forte de transmission.
Quant à la transmission à la génération suivante… Aimie, la fille de Lore, a intégré l’entreprise avec envie, après son master en droit des affaires. Elle n’a que 24 ans, mais "il n’y a pas une personne qui ne nous pose pas la question de la reprise. La pression vient de l’extérieur", constate sa mère. Une pression lourde comme 130 ans de briques et de poteries.