"Au siècle dernier, le métier de chiffonnier n’était pas bien considéré, car ceux qui l’exerçaient vivaient des ordures. Aujourd’hui, quand on dit que l’on travaille dans le recyclage, l’image que l’on renvoie est plutôt bonne", estime Jean-François Barbazanges, 66 ans, représentant de la cinquième génération à la tête de l’entreprise familiale Tri Ouest, à Châteaubriant. Cette entreprise fondée en 1905 s’occupe du tri des déchets. Et même si, en l’espace de 120 ans, l’origine et les quantités des déchets à gérer ont beaucoup évolué, l’ancien dirigeant, qui a transmis l’entreprise à son fils Thomas et à son neveu Pierre-Emilien en 2022, estime qu’il fait toujours le même métier.
"Nous récupérons les déchets, nous les trions, puis nous les dirigeons vers des exutoires qui se chargent de les valoriser au mieux", résume-t-il.
Une petite structure dans un monde de géants
Dans un monde du recyclage très structuré et normé, l’entreprise de 110 salariés qui réalise aujourd’hui un chiffre d’affaires de 32 millions d’euros est en concurrence dans le Grand Ouest avec des groupes importants comme Veolia (215 000 salariés), Paprec (3 Md€ de CA, 16 000 personnes), ou encore Derichebourg (3,6 Md€ de CA, 5 500 salariés). "Nous avons la réactivité d’une petite structure, et nous sommes capables d’enlever une benne chez un client en 24 à 48 heures maximum, tout en ayant une gestion globale des déchets : bois, électronique, plastique, etc. Nous laissons seulement les déchets radioactifs, et les Dasri (Déchets d’Activités de Soins à Risques Infectieux)", souligne Thomas Barbazanges.
Le marché des fonderies régionales
Bien loin des normes actuelles, l’entreprise a commencé au début du vingtième siècle par ramasser les peaux de lapins et les crins de chevaux pour alimenter des chapeliers et des usines textiles, ou encore les os dans les boucheries pour créer des épaississants alimentaires.
Le métal faisait également partie des premiers matériaux traités et livrés aux fonderies. "Nous avons une facture d’une fonderie qui date de 1905. La fonte a permis de produire les premiers outils ménagers comme les gazinières", note Jean-François Barbazanges.
Dans la région, les fonderies étaient nombreuses, car le sol était riche en minerais de fer et les campagnes très boisées pour alimenter les fours. Au milieu du siècle, Tri Ouest livrait ainsi une dizaine de fonderies à 150 kilomètres à la ronde. "Aujourd’hui, il n’en reste plus que deux ou trois", souligne Jean-François Barbazanges.
L’explosion de la consommation après-guerre
L’entreprise a peiné à se développer jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, quand tout était à reconstruire. La consommation globale va alors augmenter, générant forcément plus de déchets. Au sein de Tri Ouest, une équipe de dix personnes s’organise pour trier les textiles par couleur et par qualité. De plus, de nouveaux matériaux apparaissent : le papier, le carton… "Nous avons transformé une ancienne presse à paille en presse à carton pour livrer les papeteries de la région", se souvient Jean-François Barbazanges. Mais la profusion de déchets commence à poser problème. "Dans les années 1960, tous les déchets n’étaient pas mis au bon endroit. Des décharges sauvages apparaissaient. C’est à ce moment-là que la gestion des déchets a vraiment commencé à être encadrée".
Un coup de pouce du destin
Cette profusion de déchets oblige les acteurs de l’époque, qui travaillaient tous à l’échelon local, à se réorganiser. Un virage bien négocié par Tri Ouest. "Mon père était chauffeur routier pour l’entreprise. En 1966, en allant livrer la fonderie de Redon, il a eu un grave accident qui lui a fait perdre un œil et donc son permis poids lourds", se remémore Jean-François Barbazanges.
Cet homme de terrain s’est ainsi retrouvé dans un bureau. Mais il n’était pas du genre à tenir entre quatre murs, et en a profité pour tisser des liens avec les collecteurs voisins. "Nous achetions les produits que nos voisins collectaient pour créer de plus gros flux. Petit à petit, face à la multiplication des normes, des investissements ont été nécessaires, et plusieurs récupérateurs ont préféré stopper leurs activités. Nous avons alors repris leurs zones lorsque c’était possible", résume Jean-François Barbazanges qui se dit persuadé que sans l’accident de son père, l’entreprise "en restant une plus petite structure, aurait disparu. Malgré son œil en moins, mon père a été visionnaire", plaisante l’ancien dirigeant.
La marche en avant
L’agrandissement de la zone de collecte de Tri Ouest va lui permettre d’avoir les reins suffisamment solides pour mener des investissements nécessaires : premières pelleteuses, nouveaux camions-grues… "Avant, toutes les activités étaient manuelles. Nous pouvions couper une tonne de ferraille à l’heure, avec deux hommes pour porter une plaque de 150 kg. Aujourd’hui, nous pouvons découper 20 à 25 tonnes de ferraille sans effort", constate Jean-François Barbazanges.
Les investissements et l’automatisation ont permis à l’entreprise de poursuivre sa marche en avant. En 1983, Tri Ouest, à l’étroit sur son site proche du centre-ville de Châteaubriant, s’implante sur une seconde zone plus grande, en périphérie de la ville. Puis en 2016, l’entreprise ouvre un troisième site à Couëron, près de Nantes, sur 1,6 hectare. Avec aujourd’hui une trentaine de conducteurs et 3 500 bennes chez ses clients, Tri Ouest envisage de créer une dizaine d’emplois en 2026.
Des déchets plus dangereux
Tri Ouest, qui trie 150 000 tonnes de déchets chaque année, fait désormais face à la prolifération de déchets divers et difficiles à recycler. "Il y a aujourd’hui des batteries ou encore des piles dans des objets du quotidien que l’on jette sans faire attention", alerte Jean-François Barbazanges. Or, si ces objets dangereux ne sont pas bien triés, ils peuvent provoquer des dégâts dans les centres de tri qui les réceptionnent. Il y a quatre ans, Tri Ouest en a fait les frais. "Un incendie s’est déclaré à cause d’une trottinette électrique. Nous avons tenu presque une heure avant l’arrivée des pompiers", se souvient Jean-François Barbazanges qui note que les coûts industriels du tri de ces déchets sont de plus en plus importants, et que les assurances ont du mal à couvrir ces nouveaux risques.