« Quelques signes pouvaient laisser penser que des choses pouvaient se faire en amont des négociations mais nous n'imaginions pas l'ampleur du phénomène », reconnaît un acteur du secteur. Les industriels incriminés dans l'affaire dite du « cartel des yaourts » n'ont pas contesté s'être entendus sur le prix des produits laitiers frais sous marque distributeurs (MDD). Rémy Gizard, à l'époque à la tête de la Laiterie Saint-Malo (LSM), se souvient des conditions dans lesquelles il a été approché : « En 2007, des gens sont venus nous chercher. Je pense que c'est parce que nous avions raflé un marché de 2.000 à 3.000 tonnes chez Leclerc, l'année précédente. J'ai été étonné car nous ne nous parlions plus depuis de nombreuses années... On y a été pour voir. »
« Sur le MDD, les distributeurs ont toutes les clefs »
Une curiosité qui tournera court au regard des prix proposés : LSM jugera le prix proposé pour un de ses produits « totalement fou par rapport aux hausses à venir » : « On nous demandait 1,63 € pour un produit qui nous revenait à 1,67/1,68 €. Nous ne pouvions pas suivre. En fait, le marché a été enlevé à 1,58 € », précise Rémy Gizard. « Le problème, poursuit-il, c'est que sur le MDD, les distributeurs ont toutes les clefs. Ils veulent du prix et seulement du prix, en s'appuyant non seulement sur le prix du lait mais aussi sur les cotations mondiales, très volatiles. » Une volatilité qui a notamment marqué la période concernée par l'entente. Cette pression constante est illustrée par les chiffres de l'Insee. Le prix de vente moyen des yaourts nature n'a pratiquement pas évolué ces 13 dernières années. Il coûtait même moins cher en mars 2015 (0,69 € les 500 g) qu'en janvier 2002 (0,73 €). Pour mémoire, le coût du travail a augmenté, en France, de 58 % entre 1996 et 2012.
Prix troublants
Plus troublant encore : le prix est tombé de 0,75 € en janvier 2013 à 0,69 € en janvier 2014 alors que sur la même période, la commission européenne a constaté une hausse de 17 % du lait au niveau de l'Union, pour atteindre « le prix moyen (...) le plus élevé jamais enregistré en janvier » depuis 1977. « La profession travaille sur les autres composantes, explique Rémy Gizard. Nous avons optimisé les lignes de production, réduit nos besoins énergétiques. Les ferments nous permettent aujourd'hui d'utiliser moins de matière sèche. Nous travaillons même à réduire les volumes des cartons de suremballage ! La mise en place des entrepôts par les distributeurs nous a aussi aidés. » Dans le même temps, ces distributeurs restent très fermes sur leurs marges. « Dans les années 1970-1980, leurs marges tournaient autour de 15 %. Elles ont grimpé à plus de 35 % même si les choses se sont un peu améliorées », explique encore Rémy Gizard. Pour des entreprises aussi liées à la MDD que Senagral, par exemple, l'alternative, ce sont les volumes. En veillant à ne pas laisser entrer des francs-tireurs ! « L'entente entre vendeurs a été relevée. Mais on s'intéresse peu aux ententes entre acheteurs », regrette Rémy Gizard.
« La guerre des prix ne sert pas le consommateur »
Face aux rapprochements de centrales en cours, l'Autorité de la concurrence souligne, dans un avis rendu le 1er avril, que « ces accords de coopération ont été conclus dans u
n contexte particulier de guerre des prix exerçant une pression sur les marges des opérateurs ». Elle pointe d'ailleurs « des risques d'échanges d'informations », voire « d'éviction de fournisseurs ». « La guerre des prix ne sert pas le consommateur mais constitue une simple posture de communication », tonne pour sa part Jean-Philippe Girard, président de l'Association nationale des industries alimentaires (Ania). Côté distributeurs, on se défend de faire pression sur les prix. Serge Papin, président de Système U, va même jusqu'à brandir un graphique de l'Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires (OFPM) démontrant que les marges des distributeurs n'ont que peu évolué ces dix dernières années, voire même ont baissé... Si la marge des industriels, elle, a légèrement augmenté, ceux-ci rappellent régulièrement que leur marge ne correspond pas à la valeur ajoutée, bien en-deçà si l'on prend en compte tous les coûts inhérents à la transformation du lait.
Les rédactions bretonnes avec Christian Curtenelle
La condamnation par l'Autorité de la concurrence d'une douzaine de sociétés impliquées à divers degrés dans l'affaire dite du « cartel des yaourts » pose une nouvelle fois la question des relations entre industriels et distributeurs. Qu'en disent les acteurs bretons ? Explications.