Brassage social unique en son genre, le Carnaval de Dunkerque n'est pas un spectacle. Il se vit de l'intérieur. Vu de loin, tout ce petit monde semble venir d'une autre galaxie. Vu de près, on a l'air de s'y amuser beaucoup et, surtout, on devine quelques visages sous le maquillage. Tiens, tiens... mais ça ne serait pas votre DG, là-bas, grimé en "ma tante" ?
Chapelle d'entreprise
Petit lexique à l'attention des non-initiés. Pendant le carnaval de Dunkerque, on se grime dans un "cletche" (déguisement) pour déambuler dans des "bandes" (cortège de rues) en suivant la "clique" (orchestre-fanfare) avant d'arriver au "chahut du rigodon" (rassemblement ultime où les Carnavaleux chantent l'hymne à Jean-Bart). Mais le Carnaval se joue aussi en intérieur, on y festoie en "chapelle" (maison amie où l'on boit un verre et se restaure) avant, bien souvent, de se retrouver au bal, entouré de milliers de "masquelours" pour y faire la "bringue" (la fête). C'est bien souvent l a recette des chapelles d'entreprises qui rencontre un franc succès. Quasi essentiellement centrés autour des fameuses Trois Joyeuses - le plus intense et célèbre des week-ends carnavalesques, du samedi 25 au mardi 28 février cette année - ces rendez-vous allient bie n souvent le business à la fête. Non pas en termes de contrats signés, un verre à la main. Mais plutôt en termes de relationnel et de mise en réseau. « C'est le jour de la Citadelle (ndlr : le nom d'un quartier de Dunkerque où le Carnaval se tient le lundi des Trois Joyeuses) que la fête prend une résonance plus "business". C'est là qu'on trouve le plus de chapelle d'entreprises », explique Franck Helias, directeur de l'agence Dunkerque Promotion. La Lyonnaise des eaux, DK LNG, le Grand Port Maritime de Dunkerque, le Medef Côte d'Opale, TP Eiffage ou encore la Fédération des clubs d'entreprises de la Côte d'Opale ouvrent grand leurs portes aux entrepreneurs. Nouveauté 2017, le Pôle Energie 2020 co-organise la toute première chapelle de l'Energie avec EDF, Dalkia, Enedis et EDF Energies Nouvelles.
Faire tomber les masques
« Même si c'est un événement qui se vit entre Dunkerquois, il peut arriver que des gens de l'extérieur soient invités. Mais il fa ut énoncer les règles et respecter un certain cadre parce que les débordements restent possibles, comme dans toute fête où les boissons coulent à flot. L'hôtel doit être tout proche, on loue des costumes, on y emmène des gens ouverts d'esprit avec qui on a déjà un bon feeling ou une certaine connivence et on contrôle un maximum les choses : un restaurant déguisé, un avant-bal suivi d'un bal ou une chapelle. Je ne me suis jamais aventuré dans une bande, dehors et dans le froid, avec un non-Dunkerquois. Ça ressemblerait trop à un marathon, et tout le monde n'est pas prêt pour ça », remarque Franck Helias qui se souvi ent de collaborateurs impressionnés d'avoir vécu une expérience unique. Presque comme un rite initiatique. Ce à quoi Jean-Yves Frémont, consultant spécialisé en PME-PMI, répond : « En termes de valeur commerciale, ça n'a pas de prix. Le Carnaval a un pouvoir de diffusion incroyable. Et ce côté exclusif de l'initiation au carnaval par un local, devenant une sorte de parrain pour l'occasion, c'est exceptionnel comme souvenir. On en parle longtemps ».
Les femmes du Medef
Au Port de Dunkerque, c'est au CE que revient le rôle d'organiser la fameuse chapelle où pas moins de 2000 invitations sont envoyées. « Les salariés représentent déjà plus de 1000 personnes, il y a ensuite les prestataires, les officiels et les invités de la direction, dans un salon VIP », explique Stéphane Derouiche, secrétaire au CE. De son côté, Daniel Deschodt, directeur commercial Dunkerque-Port précise : « ce n'est pas une opération commerciale, on est dans l'échange de bons procédés en invitant les clients et habitués du monde portuaire ». Au Medef, c'est une organisation féminine qui tient les rênes du Quai des Entreprises : Christelle Delahaye, chargée des relations entreprises au Medef Côte d'Opale, Élodie Bayle, déléguée régionale au SNCT (syndicat national de la chaudronnerie, tuyauterie et maintenance) et Nathalie Mouchie, directrice d'Alliance Emploi Dunkerque. « C'est une belle fête d'animation de réseaux. On y met en relation nos adhérents, ils échangent dans un contexte plus jovial et détendu », précisent-elles avant d'ajouter : « Il y a 3 ans, on s'est dit " et pourquoi pas nous ? ", c'était l'occasion d'organiser une manifestation hors des sentiers battus. L'année dernière, 350 entrepreneurs de toute la Côte sont venus. Pour la fête et pour le BtoB aussi. » Frédéric Crépin, Pdg de Data Green, a commencé le Carnaval à l'adolescence... et n'a jamais arrêté. En tant que dirigeant, il y voit même un intérêt pour son entreprise. « Ça permet de resserrer des liens, on apprend à se connaître sous un autre jour et, mine de rien, ça fait avancer les dossiers plus vite ensuite. Les contacts sont plus humains. J'invite des clients ou des prestataires chez moi, à la maison, pour faire chapelle. Ils sont traités au même niveau que mes proches. »
Service après vente
Frédéric Crépin retrouve souvent Antoine Lheureux au Carnaval. Le patron d'ESI4U est un fin connaisseur de la tradition carnavalesque et représente depuis une quinzaine d'années l'une des plus grandes associations philanthropiques du Carnaval de Dunkerque, les Corsaires Dunkerquois. Tellement connus dans le milieu, que l'aéroport de Lille-Lesquin a fait appel à eux pour une action de promotion sur les différents carnavals de la région. « Je fais le distinguo entre les moments d'accueil des relations et mon carnaval, rien qu'à moi, où je perds bien volontier s les relations professionnelles pour me concentrer sur ce que je vis. Avec des clients ou prestataires, j'assure le service après vente ; un restaurant où ils se sentiront bien, un bal et fin de chantier. Et il arrive bien souvent qu'on découvre des personnages insoupçonnés à ce moment-là ». Avec un regret néanmoins : « Certaines chapelles d'entreprises ont perdu leur essence. Quand on y voit des prises de parole pour le mot d'accueil du dirigeant, que c'est le patron qui arrose toutes les coupes de champagnes derrière le bar ou qu'on loue des grandes salles pour montrer qu'on a des sous, je trouve qu'on tombe dans la démonstration de force, le concours d'influence et la démonstration ». Michaël Pouchelet, à la tête de Touteco et de l'agence Compositions, voit dans cet événement un beau moyen de « souder une équipe ». Il ajoute : « Un week-end de Trois Joyeuses, n'espérez pas pouvoir travailler le lundi de la Citadelle : tous vos clients et contacts sont au Carnaval. On ne bosse pas et on se retrouve à une certaine heure pour faire la fête ensemble. Il n'y a plus de valeur commerciale, c'est l'humain qui soude les gens. On y fait aussi du management d'équipe et c'est une belle manière de se créer des souvenirs plutôt que des objectifs. Un peu à la manière de la vie en communauté dans une start-up ».
Arrivé la première fois à Dunkerque pour travailler au Casino du groupe Tranchant, Michaël Pouchelet se souvient : « On m'a filé un bouquin avec les chansons du Carnaval, un DVD des Prouts (ndlr: groupe de chansonniers) et l'intégration s'est faite comme ça ». Il y voit un moyen de fidéliser une relation professionnelle. « J'ai amené un groupe d'une quinzaine de personnes de la Nièvre, on a fait la bande de Dunkerque, on s'est retrouvé dans des chapelles de gens que je ne connaissais même pas. On m'a dit : " Mais c'est génial, tout le monde se tutoie, y'a une telle osmose, c'est unique ! ". Le Carnaval de Dunkerque a ce côté magique qui crée du lien et soude les gens entre eux. « Quand dans un bar un inconnu vous murmure à l'o reille les paroles d'une chanson à l'avance pour que vous puissiez chanter comme tout le monde, alors que vous n'y connaissez rien, c'est un vecteur d'image représentatif du tempérament des Dunkerquois. » Et si d'aventure vous regrettez le lendemain quelques folies de la veille, n'ayez crainte... Ce qui se passe à Carnaval, reste à Carnaval. Parole de Dunkerquoise.