Alors que la réduction de la dette de l'État est devenue cruciale, les projets de grandes infrastructures de transport sont passés au peigne fin par les pouvoirs publics. Le canal à grand gabarit Seine Nord Europe (SNE), d'un coût estimé par Voies Navigables de France (VNF) à 4,3 milliards d'euros, va devoir trouver de nouvelles sources de financement. Début septembre, le ministre délégué aux Transports, Frédéric Cuvillier, rappelait que «le plan de financement envisagé reposait, d'une part, sur l'apport d'une subvention publique initiale de 2,2 milliards et, d'autre part, sur un préfinancement du complément par le partenaire privé». Ce dernier sera choisi avant la fin de l'année entre Bouygues Construction et Vinci au terme du dialogue compétitif lancée en mai 2011 par le précédent gouvernement.
L'Europe et la BEI appelés en renfort
C'est donc du côté de l'Europe, Commission et Banque européenne d'investissement (BEI), que les regards se tournent pour sortir SNE du tunnel financier. L'État a demandé au Conseil général de l'environnement et du développement durable et à l'Inspection générale des finances «une mission d'analyse et de proposition portant sur la faisabilité financière du projet dans le cadre de la procédure en cours d'attribution d'un contrat de partenariat. Cette mission analysera la capacité des candidats à réunir les financements privés nécessaires à la réalisation de l'opération». Le ministre suggère «d'étudier les possibilités de recours aux "project bonds" (obligations) pour ce projet et de se rapprocher des collectivités publiques pour des financements complémentaires». Ce qui ne sera pas évident car ces dernières s'attendent à voir leurs dotations fondre à brève échéance. En Haute-Normandie, Alain Le Vern (PS), continue à faire la sourde oreille à la sollicitation initiale pour 50 millions d'euros adressée à la région qu'il préside. Selon lui, «Seine Nord Europe s'inscrit dans un axe Nord-Sud qui fait le jeu des ports belges concurrents de Rouen et du Havre». Il est vrai que les incertitudes financières pesant sur la réalisation de SNE n'ont pas poussé les hauts-normands concernés à monter au créneau. Contrairement à leurs homologues Nordistes venus en nombre le 13 septembre à Cambrai où Philippe Marini (UMP), sénateur, maire de Compiègne, et président de l'Association Seine Nord Europe a évoqué «une mobilisation en faveur du canal placée sous le signe d'une union sacrée pour ce projet d'intérêt général».
«Le fluvial est un atout pour le port de Rouen»
Du côté des professionnels portuaires, les positions franchement hostiles des débuts laissent place à des analyses aujourd'hui beaucoup plus contrastées. Pour Walter Schoch, directeur général d'Euroports France et président de Logistique Seine Normandie, le projet reste un atout: «oui il faut que cette infrastructure qui structurera les flux logistiques futurs se fasse. Au pire, il pourrait être repoussé afin de laisser passer la crise économique et des finances». Même du côté de l'Union Portuaire Rouennaise, historiquement très réservée sur l'intérêt de réaliser une telle infrastructure, Philippe Dehays se veut plus conciliant: «Plusieurs entreprises rouennaises ont déjà beaucoup investi en temps et ont réalisé d'importantes études en vue de s'implanter à proximité de cette infrastructure. Il serait donc souhaitable qu'elle soit réalisée sans davantage de retard, le fluvial dans son ensemble étant un atout fort pour le port de Rouen». Vu de l'Estuaire, le président de l'Umep, Christian Leroux semble au bout du compte le moins enthousiaste, admettant les doutes qui ont longtemps plané sur la faisabilité du projet: «nous nous étions interrogés sur la pertinence de ce Canal et ses retombées économiques. Son coût nous paraissait exorbitant. Il existe sur le plan du territoire pour le développement de notre Port, et plus particulièrement pour le trafic fluvial que nous supportons, des investissements à réaliser plus modestes et cependant cruciaux», tel l'épineux sujet de l'écluse François 1er. Sur une longueur de 106 kilomètres entre Compiègne et Ambrecheul-au-Bac, jalonné par quatre plates-formes logistiques, le canal Seine Nord Europe constituera le chaînon manquant entre le bassin enclavé de la Seine, et celui du Nord-Pas-de-Calais déjà très intégré au réseau fluvial européen à grand gabarit qui irrigue la fameuse «banane bleue» où se concentre l'essentiel de la production et de la consommation du Vieux continent. Visant au quadruplement du trafic actuel en permettant la navigation de convois de 4.400 tonnes, le projet SNE impacte directement le trafic des ports maritimes français (Le Havre, Rouen et Dunkerque) et belges (Gand et Anvers) qui se disputent le même hinterland. Pour l'heure, la seule certitude sur l'avenir de SNE c'est que le canal ne pas en service à l'horizon 2017 comme l'attendaient les plus optimistes.
Le projet de canal à grand gabarit reliant l'Escaut au Nord à la Seine bat de l'aile. Malgré les dénégations du ministre et la volonté affichée par de nombreux acteurs, l'enveloppe financière nécessaire pour aller au bout du projet laisse planer un réel doute sur sa finalisation.