On le croyait, perdu, abandonné, plombé par un budget prévisionnel pharaonique de plusieurs milliards d'euros qui cadrait de plus en plus mal avec les capacités de financement de l'État et des collectivités territoriales... Avant qu'en septembre dernier le gouvernement ne réaffirme, par la voix du Premier ministre Manuel Valls en déplacement à Arras, sa volonté de mener à terme le projet de canal Seine-Nord Europe.
Et pour se donner toutes les chances d'aller au bout, c'est vers l'Europe que se sont tournés les promoteurs de ce projet. L'Europe qui doit annoncer ce mois-ci le montant de l'enveloppe débloquée qui pourrait représenter près de 40 % du montant total estimé, soit plus de 5 milliards d'euros. Pour mémoire, le projet prévoit de relier le réseau de canaux du Nord de la France et du Benelux à la Seine (106 km). Avec en ligne de mire un accès direct par barges à la région parisienne.
« Aspirateur à trafic »
Dès le départ, les acteurs normands du transport ont regardé avec méfiance ce canal Seine Nord Europe, considérant qu'il agirait comme un véritable « un aspirateur à trafic » au profit des seuls ports du Nord ; soit les principaux concurrents des ports du Havre et de Rouen dont Paris est l'Hinterland naturel. Avec la volonté réaffirmée de l'État de voir ce projet se réaliser, des voix se sont à nouveau élevées pour dire tout le bien que les milieux économiques normands en pensent. En mai, les présidents des CCI de Rouen et du Havre se sont fendus d'un communiqué commun pour dénoncer un « risque majeur d'affaiblissement des ports normands et de l'axe Seine ». Ce que dénonce avant tout Vianney de Chalus, le président de la CCI du Havre, c'est la « naïveté » dont feraient preuve les autorités françaises : « l'axe Seine, c'est 36 % du PIB français ! C'est un enjeu majeur pour le pays avec près de 235.000 emplois uniquement dans la logistique et on risquerait de mettre tout ça en danger ? » La priorité selon lui est ailleurs : « le problème majeur de l'axe Seine aujourd'hui c'est la faiblesse du ferroviaire. Le port du Havre évacue moins de 5 % de ses marchandises par le fer et près de 85 % par la route quand Anvers réalise 30 % par le fer et 30 % par la voie fluviale ».
Un dossier franco-belge sur le bureau de la Commission
D'ailleurs, vue des falaises de la Côte d'Opale, le futur canal ressemble plutôt à une belle aubaine : « les ports Belges et Hollandais n'en reviennent pas qu'on leur finance un tel accès à Paris ! », assure Vianney de Chalus. À vrai dire, ils ne sont pas les seuls à se réjouir de cette perspective. En Picardie et dans le Nord-Pas-de-Calais, élus et chefs d'entreprises attendent désormais avec impatience les premiers coups de pioches prévus pour 2017. Preuve de cet engouement partagé, la présentation le 26 février dernier du dossier « Seine-Escaut 2020 » destiné à la Commission Européenne, s'est déroulée à Lens en présence d'Alain Vidalies, Secrétaire d'État chargé des transports, de Maxime Prévot, Vice-président du gouvernement Wallon et ministre des Travaux publics, et de Léo Clinkers, représentant du ministre flamand des Travaux publics, Ben Weyts. Maxime Prevot qui a pu redire tout l'intérêt que son pays portait à se projet qui confirme « la position stratégique de la Wallonie en tant que noeud intermodal idéalement situé au coeur de l'Europe » ! Depuis la déclaration d'utilité publique acquise en 2008, le projet avait connu des hauts et des bas. Le 5 mai dernier, le député (PS) du Nord Rémi Pauvros a déposé sur le bureau d'Alain Vidalies un nouveau rapport portant essentiellement sur la gouvernance du futur chantier.
Sur le modèle de la Société du Grand Paris
S'appuyant sur la volonté du gouvernement d'abandonner dès 2013 la formule du partenariat public privé, jugée trop coûteuse, le projet a depuis connu un certain « relifting » : la maîtrise d'ouvrage va finalement être confiée à une société de projet partenariale associant l'État, les collectivités et VNF (Voies Navigables de France), « sur le modèle de la Société du Grand Paris », qui doit être opérationnelle dès janvier 2016.
Des financements européens déterminants
Seconde avancée notable, la réduction de l'enveloppe initiale qui passe de 7 milliards à 4,5 milliards d'euros (pour la part française) grâce à la suppression d'une écluse ainsi qu'à une modification du tracé. Et enfin, élément déterminant, la part des financements européens qui devraient selon toute vraisemblance passer de 6,2 % à 40 % du montant total estimé du projet. Un choix lié à la décision des autorités de Bruxelles de classer le canal parmi les cinq projets majeurs du Mécanisme d'Interconnexion en Europe (MIE). Un brin fataliste, le président de la CCI du Havre ne semble plus croire à un revirement sur le sujet : « c'est un dossier politique, mais économiquement cela n'a pas tellement de sens. À l'heure où l'on parle de relance des ports Français, ce n'est pas très logique de favoriser leurs concurrents ».
Guillaume Ducable
La Commission Européenne doit annoncer en juin le montant du financement qu'elle accordera pour la réalisation du canal Seine Nord Europe. Un projet ressuscité qui cristallise toujours des oppositions en Normandie.