Comment l'industrie française sort-elle de cette année de crise?
Après avoir subi la crise de plein fouet, la production manufacturière a amorcé une reprise, lente mais stable, à partir de mi-2009. Cependant, la production n'a pas rattrapé le niveau d'avant crise, il faut donc être prudent. La reprise est énormément due à la commercialisation par le déstockage, il y a un décalage avec la production. Mais après un premier semestre très difficile, nous avons une reprise de la production sur le deuxième semestre. Quoi qu'il en soit je ne parlerai de sortie de crise que lorsqu'il y aura reprise de l'emploi.
Quelle est la place de l'industrie française dans le paysage industriel international?
Pendant 20 ou 30 ans, tous les gouvernements, de gauche comme de droite, ont commis des erreurs en ne considérant plus que l'avenir devait se tourner vers l'industrie. Dans le domaine de la formation on a présenté les services, la finance ou l'économie virtuelle comme étant les grands enjeux d'avenir. Ça a conduit à ce qu'en une nuit, une bourrasque manque d'emporter les économies des pays développés de la planète. La crise économique a révélé qu'au-delà d'une crise conjoncturelle, nous souffrions d'un grave souci structurel. Aujourd'hui, le gouvernement considère que lorsque la sortie de crise sera au rendez-vous, les vraies puissances économiques seront les puissances dotées d'une industrie forte. Nous sommes donc en train d'engager notre révolution industrielle pour que les mots ouvriers, usines, ingénieurs ou techniciens soient à nouveau des mots nobles. Les États généraux de l'industrie (EGI) visent à replacer la France au rang des plus grandes puissances industrielles du monde en quelques mois par l'innovation.
La France souffre d'un mouvement de désindustrialisation. La crise l'a-t-elle renforcé?
Je ne parlerais pas de désindustrialisation mais de perte de productivité. Notre chance, c'est que notre tissu industriel est resté assez sain, ce qui nous permet d'espérer redevenir les meilleurs dans un certain nombre de domaines stratégiques. D'ailleurs, nous faisons en ce moment ce qu'a fait l'Allemagne il y a dix ans: une réforme de l'organisation de nos filières, des charges qui pèsent sur nos entreprises... Et au moment où les éco-industries deviendront une exigence, je pense qu'à partir d'un tissu sain qui a perdu en productivité, nous allons regagner la place qui doit être la nôtre, en mettant le paquet sur l'automobile du futur, la fibre optique, les nanotechnologies...
Les EGI sonnent-ils le retour d'un État interventionniste?
C'est celui d'un État stratège, qui considère qu'il doit regarder les choses avec pragmatisme. Quand la libre concurrence favorise les marchés, il faut la laisser faire, et lorsque l'État a un rôle à jouer pour préserver des activités et soutenir des politiques d'innovation, il doit prendre sa part. C'est ce que je fais avec Renault, Total ou d'autres grands groupes industriels français. Je les mets en garde sur les risques de délocalisation de leurs activités. Avec la taxe carbone aux frontières européennes par exemple, ceux qui ont délocalisé vont payer. Alors ils s'apercevront qu'avoir produit à l'extérieur coûte plus cher. Nous veillons donc à ce que l'État et ses partenaires européens défendent l'emploi et l'enracinement de nos PME et gros industriels, et ce n'est pas grave si on m'accuse de protectionnisme.
Pourtant la tendance est toujours aux délocalisations...
En 2009, j'ai enregistré une trentaine de relocalisations. Pourquoi? Parce qu'on se rend compte que même si la production coûte moins cher à l'étranger, la main-d'oeuvre et les outils de production sont de moins bonne qualité et les coûts de transport élevés. Les industriels réalisent que ce qui fait la différence, c'est l'innovation.
À trop intervenir dans la vie des entreprises, ne risque-t-on pas de faire fuir les firmes étrangères?
Non, elles sont les bienvenues! Ce sont deux choses différentes que d'avoir un langage à l'égard des industries françaises et les bras ouverts pour les entreprises étrangères. Les firmes étrangères trouvent la France très attractive et je ne me mêle pas de leur stratégie industrielle, au contraire, je favorise leur installation. Par exemple, la première Smart électrique sera produite en Lorraine. Qu'une entreprise allemande trouve la fiscalité, les ouvriers ou les ingénieurs français suffisamment attractifs pour lancer sa production en France montre que je ne fais pas peur aux entreprises étrangères, au contraire!
L'avenir réside-t-il dans les industries vertes?
La croissance verte va générer 10Md€ de chiffre d'affaires par an pendant les 10ans qui viennent, et créer près de 280.000emplois. Il y a deux aspects. D'un côté, les industries qui vont se mettre aux normes pour émettre moins de CO2, ce qui va créer des emplois. De l'autre, celles qui vont se spécialiser au service de la croissance verte (nanotechnologies, fibre optique, matériaux du futur, véhicules propres...) également créatrices d'emplois. Il faut aussi prendre les emplois de service en compte, la croissance verte apporte de nouveaux métiers!
Remplacer la taxe professionnelle (TP) par la cotisation économique territoriale (CET), c'est donner d'une main pour prendre de l'autre?
Non. La TP portait sur les investissements productifs. Comme le disait François Mitterrand, c'était l'impôt le plus imbécile qui soit. Nous étions le seul pays d'Europe à sanctionner une entreprise qui investissait! En revanche, la CET ne porte que sur la valeur ajoutée (VA). Or, elle ne rapporte rien à l'économie. Ce sont des bénéfices qui, si vous ne les investissez pas dans le développement de votre entreprise, ne rapportent qu'aux actionnaires. Donc ce que l'on donne, c'est pour que ce soit réinjecté dans l'économie. Ce que l'on prend, c'est ce qui n'est pas mis dans l'économie.
La CET rapportera plus?
À mon avis, ce sera un impôt plus dynamique. Sur les trois dernières années, la croissance de la TP était de 3%. Celle de la VA de 4,6%. Et si ça ne rapporte pas plus parce que les entreprises investissent plus pour avoir moins de VA, ce sera toujours producteur d'emplois, donc de richesses.
Quelle part de l'emprunt national sera consacrée à l'industrie?
17 Md€ (sur 35 Md€, NDRL) seront injectés dans l'industrie, plus 1 Md réservé aux mesures des EGI. Il y a notamment 500M€ de prime verte pour aider les entreprises qui modernisent leurs outils de production pour réduire leur facture énergétique et près de 300M€ d'aides à la relocalisation. De plus, il y aura un effet multiplicateur, puisqu'en plus de l'argent public amené, il y a une participation de l'entreprise. Globalement, 17Md€ apportés doivent générer environ 40Md€ d'investissement au bénéfice de l'entreprise en partenariat public privé, donc autant au bénéfice de l'emploi. Ça correspond peu ou prou aux besoins des entreprises françaises pour développer leurs outils et se positionner sur les nouveaux enjeux stratégiques.
Christian Estrosi, ministre en charge de l'Industrie, a présenté les conclusions des États généraux de l'industrie à Nicolas Sarkozy en février. L'occasion pour le Journal des Entreprises de rencontrer le ministre. Après une année tourmentée par la crise, Christian Estrosi mise sur les États généraux pour relancer une politique industrielle en France. Avec un optimisme mesuré, il fait le point sur l'état de l'industrie française et les perspectives pour 2010.