La direction aura eu raison du conflit. Mais à quel prix. La CFDT a finalement accepté de «ne pas dénoncer l'accord» qui doit permettre la mise en place du plan d'austérité nécessaire au retour à la compétitivité de Brittany Ferries (BAI). Le syndicat, majoritaire au sein de la compagnie, l'avait dénoncé une première fois le 8octobre alors que les salariés s'étaient prononcés à 58% en faveur de la signature le 1er. La CFDT fustigeait une consultation orchestrée sous «la pression» et un manque de négociations. Un nouvel accord lui avait été alors présenté le 18octobre étalant un peu plus le rythme des négociations. Si là encore, le syndicat majoritaire a refusé d'y apposer sa signature - alors que la CGT l'a ratifié, comme le premier accord, la CFDT a consenti à ne pas le dénoncer, ce qui permet en droit d'entamer la mise en place du plan.
Déficit de 70M€
Volonté de nuire voire de «détruire» l'entreprise selon la direction, «revanche personnelle» d'un dirigeant de la CFDT pour d'autres, l'attitude du syndicat est surtout symptomatique d'un climat social tendu au sein de la compagnie roscovite qui ne fait qu'envenimer une situation économique déjà compliquée. Avec un déficit qui avoisine les 70M€, Brittany Ferries est au bord du gouffre financier. Elle souffre depuis plusieurs années d'une parité euro/livre sterling qui ne joue pas en sa faveur, la hausse du prix du carburant n'arrangeant rien. Et les passagers britanniques, qui représentent 85% de ses clients, se laissent de plus en plus séduire par des voyages low-cost vers des pays plus ensoleillés. Rien qu'en 2012, le déficit a atteint 10M€. La direction de la compagnie, créée par les producteurs de légumes de la Sica de Saint-Pol pour transporter outre-Manche leurs productions agricoles, a donc dû réagir. Au début de l'été, elle a annoncé un vaste plan d'économies de 12M€ qui doit permettre de retrouver le chemin de la rentabilité. Un plan en partie supporté par les salariés: si aucun licenciement n'a été annoncé, les 2.500 employés de l'entreprise doivent accepter un allongement du temps de travail et la suppression de certaines primes. «Les autres solutions étaient un plan social de 600 personnes, passer sous pavillon anglais ou vendre la compagnie à un privé, énumère Jean-François Jacob, secrétaire général de la Sica, et vice-président de BAI. Aucune ne nous paraissait envisageable». Mais les marins navigants (les officiers n'ont pas participé au conflit), ne veulent pas consentir à l'effort demandé sans garantie qu'une fois redressée, la compagnie leur rétrocède leurs avantages. «Nous avons refusé le retour à meilleure fortune car c'est de l'endettement masqué. On ne s'engage pas à dépenser une somme que l'on n'a pas!, explique Jean-François Jacob. C'est pour cela que nous avons proposé, à la place, une augmentation de l'intéressement, une fois que la structure ira bien.» Les premiers signes du mécontentement des salariés commencent au mois d'août. Retards d'appareillages, grèves... Les syndicats veulent revenir à la table des négociations. Alors qu'à la mi-septembre, les grèves se multiplient sur les huit bateaux de Brittany Ferries, les nombreuses réunions et comités d'entreprise extraordinaires ne parviennent pas à mettre d'accord salariés et direction.
Un conflit à 6M€
Jean-Marc Roué et Martine Jourdren, respectivement président du conseil de surveillance et présidente du directoire de la compagnie, ont finalement opté pour le bras de fer: le 21septembre, la direction annonce que tous les bateaux seront laissés à quai «pour des raisons commerciales et de sécurité». «Un moyen de pression inacceptable et immoral» pourMichel Le Cavorzin, délégué CGT. Doublé d'un gouffre financier: chaque jour, la compagnie perdait entre 500.000 et 1M€ en recette. Sur les dix jours qu'auront duré le blocage, on estime à 6M€ la perte de recettes totales. Même le ministre des transports, Frédéric Cuvillier s'en est mêlé, convoquant dans son bureau les acteurs pour sortir la compagnie de l'impasse. «Brittany Ferries, c'est un joyau», a-t-il déclaré mi-octobre et donc un «enjeu majeur». Si aujourd'hui, les tensions se sont apaisées - sans disparaître complètement pour autant, le temps reste compté pour la compagnie. «On ne peut plus attendre!», s'inquiétait Jean-Marc Roué le 29septembre, juste avant la consultation des salariés.
Entre le lock-out et le refus de la CFDT de signer l'accord, la compagnie de Roscoff aura laissé des plumes dans un conflit social qui envenime une situation économique déjà compliquée.