Arnaud Mulliez : «L'hyper a toujours eu de l'avenir»

Arnaud Mulliez : «L'hyper a toujours eu de l'avenir»

Conjoncture, emploi, négociations avec les industriels, avenir de la grande distribution, nouveaux marchés, ouverture le dimanche... Le président d'Auchan France, Arnaud Mulliez, également président du Pôle de compétitivité des industries du commerce (Picom), sort de son mutisme et décrypte pour le Journal des Entreprises l'actualité d'un secteur en pleine mutation. Propos recueillis par Ségolène Mahias et Géry Bertrande


Les producteurs, notamment laitiers, dénoncent la pression sur les prix exercée par la grande distribution. Que pensez-vous faire pour rétablir la confiance? Une enquête de la DGCCRF* a explicitement indiqué que la grande distribution n'avait absolument pas profité des fluctuations du prix du lait. Notre travail est de lisser des variations. En 2008, nous avons perdu 700.000€ de marges parce que nous n'avons pas répercuté la hausse des tarifs sur nos prix. Le problème se trouve entre le producteur laitier et l'industriel. Nous n'y sommes pour rien et demandons même à ce qu'ils s'entendent. Nous faisons notre travail pour soutenir l'agriculture française. Nous avons besoin des agriculteurs et ils ont aussi besoin de nous. Quelle que soit l'entreprise, dans notre pays, cela fait partie du job de gérer tous les jours la contradiction. Pour sortir efficacement de la crise, arrêtons d'opposer, valorisons!

Votre concurrent Michel-Edouard Leclerc ne voit pas une sortie de crise de sitôt. Quel est votre point de vue?
En tant que chef d'entreprise, je regarde les faits. Et le fait préoccupant, c'est le nombre de chômeurs. Quand vous avez ce niveau de chômage, et même si l'État fait ce qu'il faut pour indemniser au mieux les personnes dans le besoin, la population fait attention, dépense moins, dépense différemment et la consommation baisse. Il vaut mieux être prudent. Personne ne peut savoir quand va s'arrêter la crise, pour la simple et bonne raison que c'est une crise de confiance. Cela dépend donc du degré de confiance des gens par rapport à leur environnement. Il appartient donc aux autorités, politiques et économiques, d'avoir des discours engageants, positifs et ambitieux.

Comment décryptez-vous justement les changements de comportement du consommateur?
Les comportements ont profondément évolué. Les clients consomment moins mais différemment. Premièrement, ils veulent acheter moins cher. Nous assistons à l'émergence des marchés de l'occasion, pour lesquels nous apportons des réponses comme avec le jeu vidéo par exemple. Nous l'avons testé en magasin. On est presque dépassé. Les consommateurs sont en train de passer d'une logique de propriété à une logique d'utilisation. Ils retournent vers des produits basiques. Beaucoup de Français font du «home-made», retrouvent le plaisir ou la nécessité de fabriquer eux-mêmes. Deuxièmement, les consommateurs ont compris comment ils pouvaient toujours trouver des bons plans, quel que soit leur budget. À la sortie de la crise, ils auront appris à dénicher des bons plans. Troisièmement, les Français sont accros aux promotions. Ils veulent aussi continuer à se faire plaisir. C'est la fin du superflu. Tout ce qui n'apporte pas une valeur ajoutée est rejeté. C'est flagrant sur les ventes de lingettes, en recul de 6%. D'un autre côté, nous connaissons une progression très importante sur le champagne, les apéritifs, le saumon. Les Français se réfugient en partie dans leur cellule familiale, entre amis.

Cette crise semble donc avantageuse pour la grande distribution...
Si je fais bien mon métier, si j'écoute bien, si j'observe bien, si j'anticipe et si je me bouge, oui! Tout le talent du commerçant est de sentir ces phénomènes. Nous sommes à un poste d'observation fantastique: dès qu'il se passe quelque chose dans le pays, nous le ressentons dans l'hypermarché. Notre métier est de faire du commerce. La seule question que devrait se poser tout commerçant, quelle que soit sa taille, c'est de savoir s'il est moderne ou pas.

Quel avenir a l'hypermarché face à l'engouement des petites surfaces de proximité?
L'hypermarché a toujours eu de l'avenir. Et son avenir repose sur le talent de ses équipes. Tant qu'on continue à être dynamique, je n'ai aucun doute. L'erreur stratégique absolue est d'opposer l'hypermarché et le supermarché aux autres canaux. Ils sont complémentaires. L'hyper apporte du choix et du discount. C'est l'un des rares endroits de mixité sociale. Au-delà des réponses commerciales, il y a aussi tout ce qu'apporte l'hypermarché dans son environnement ou encore la formation et la qualification des salariés. L'hypermarché a encore des choses extraordinaires à révéler.

Vous présidez le Pôle de compétitivité des industries du commerce (Picom), quel est à vos yeux l'avenir du commerce?
Le marché de la dématérialisation prend une ampleur phénoménale avec l'engouement pour les mini-PC dont les ventes explosent. C'est un fait de société. Je crois beaucoup au commerce ubiquitaire. Vous ferez vos courses n'importe où, n'importe quand, n'importe comment, avec n'importe quel objet communicant. À travers nos stratégies de multicanal, nous apportons une réponse globale.

Auchan bientôt à Rennes, avec un magasin de 10.000m² non-alimentaire, quelles sont vos ambitions à l'ouest et dans les autres régions hors de vos bases?
Ce dossier a été compliqué. Rennes est une ville qui nous intéresse depuis des années. Nous sommes contents d'y avoir 10.000m² en non-alimentaire et nous allons encore une fois faire le mieux possible pour exprimer nos talents sur ces produits-là. C'est une nouvelle manière de faire notre métier. Pour l'instant, il faut démarrer le chantier et ouvrir ce magasin dans les bonnes conditions. Nous espérons toujours aller en Bretagne, mais les dernières lois ne favorisent pas l'implantation de nouvelles grandes surfaces. CDEC ou CDAC, pour moi, le produit est le même
. C'est l'emballage qui a changé. Nous avons toujours été à fond pour la concurrence, mais pour tous. Dans le Nord - Pas-de-Calais d'ailleurs, ce n'est pas le groupe Auchan qui a le plus de surfaces commerciales en alimentaire. Carrefour en a 30% de plus. L'histoire a fait que nous nous sommes beaucoup développés dans le Nord et après, par capillarité, dans quelques régions. Il y a encore plein de zones qui connaissent des développements démographiques importants dans lesquelles nous pouvons être présents.

Quelle est votre position dans le débat sur l'ouverture des commerces le dimanche?
Auchan n'est pas demandeur d'une généralisation de l'ouverture dominicale. Nous aurions souhaité plus d'égalité entre les différents commerces et plus d'homogénéité d'un territoire à l'autre. Avec la nouvelle loi,
demain, les métiers exclusivement alimentaires pourront ouvrir le dimanche, mais pas nous. Dans une grande zone commerciale, en zone touristique, tous les commerces pourront ouvrir sauf nous parce que nous ne serons pas exclusivement alimentaires. Je trouve cela anormal. C'est une distorsion de concurrence. Je ne l'accepte pas.



* Direction générale de la concurrence, consommation et répression des fraudes. - Retrouvez l'interview vidéo d'Arnaud Mulliez sur notre site internet: www.lejournaldesentreprises.com