A.Orléan : «La finance réagit à la réglementation»

A.Orléan : «La finance réagit à la réglementation»

Directeur de recherche au CNRS, directeur d'études à l'EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) et membre du conseil scientifique de l'Autorité des marchés financiers, André Orléan nous livre son analyse critique sur la mondialisation financière et sur l'incapacité de l'Union Européenne à parler d'une seule et même voix dans cette période ô combien délicate.



Tout le monde s'accorde à penser que les traders sont les principaux responsables de la crise. Ne pensez-vous pas que les États ont aussi leur part de responsabilité, qu'ils ont laissé trop de pouvoir aux marchés financiers?


Les marchés ont montré une propension extrêmement puissante à l'excès, à la fois dans la bulle du crédit qui a précédé la crise - avec des prix dans l'immobilier qui ont atteint des niveaux historiques dans un grand nombre de pays - et d'autre part sur la question du risque qui a fait l'objet d'une sous-estimation extrême. Ces deux cas attestent d'une déconnexion des marchés par rapport à l'économie réelle. Cet excès, on l'observe à nouveau aujourd'hui, mais dans le sens contraire. Avant on sous-estimait le risque, maintenant on le surestime. Les prix ont un niveau de dépréciation qui correspond aux scénarii les plus noirs et pas forcément les plus probables. Cette crise illustre donc bien la propension intrinsèque des marchés financiers à l'excès. La question est de savoir si on aurait pu faire autrement? Il est clair que la tendance de ces dernières années s'est nourrie des mouvements de libéralisation. Je ne parlerai pas de désinvestissement des États car, à mon sens, ce sont les États qui ont mené cette politique de libéralisation.




Il s'agit donc bien d'un choix politique?


On peut même parler d'un projet politique, axé centralement sur les forces de la concurrence. Aujourd'hui, on parle de nouvel interventionnisme, mais en fait ce qui change c'est la nature de l'intervention. L'État a toujours été extrêmement présent. Il ne faut pas oublier qu'en France la libéralisation est une production du gouvernement Bérégovoy.




Ce projet politique semble avoir atteint ses limites. Même les plus libéraux pensent qu'il faut réglementer pour tenter de réguler cette mondialisation financière. Est-ce réellement possible?



Les gouvernements sont extrêmement pragmatiques. Il n'y a pas 36 moyens de faire face à une crise de cette ampleur. Le financement public, l'intervention de la banque centrale, ce sont les processus de base pour sortir de cette crise. Après, quel est le projet à long terme? Cela me paraît beaucoup moins clair. Le mot d'ordre de re-réglementation est un mot d'ordre très ambigu car il dépend du projet que l'on a.Le constat que l'on a fait c'est que l'opacité de certains produits, liée essentiellement à la titrisation, était au coeur de la crise. Il faut donc rendre ces produits financiers moins opaques. C'est à l'évidence une bonne chose. Mais personnellement, j'ai des doutes sur le fait que cela soit suffisant. Ce qui est en cause c'est le mécanisme financier lui-même.
Vous craignez que les réglementations soient contournées?



La grosse difficulté c'est de réguler la finance. Et pour cause, elle réagit toujours à la réglementation. Prenons l'exemple du hors-bilan. Voilà une réglementation au départ extrêmement saine, qui impose aux banques d'avoir des fonds propres pour garantir des crédits. Qu'est-ce qu'ont fait les banques? Elles ont contourné cette règle. Les cabinets juridiques ont pu attester que l'on était dans les clous de la loi écrite, mais dans l'esprit on l'a détournée. Les banques ont continué à avoir des engagements qu'elles ont mis hors-bilan, mais qu'elles ont continué à porter. Et quand la crise est arrivée, on s'est aperçu qu'il n'y avait rien de hors-bilan, que les banques se sont mises à reprendre les actifs... Il faudrait donc inventer quelque chose qui permette de faire respecter l'esprit de la loi.




Une sorte d'instance suprême de régulation qui irait plus loin que l'actuelle Autorité des marchés financiers?


Il faudrait effectivement une instance qui apporte un plus en ayant un comportement offensif et qui ne reste pas elle-même dans la rigidité de la loi. Une instance qui soit capable de comprendre qu'il y a des contournements et surtout qui puisse intervenir rapidement. Il faudrait pour ça des régulateurs qui soient aussi bien payés que les gens d'en face. Bref, cela reste une question de volonté politique.




Vous pensez qu'il n'y a pas de réelle volonté politique de réglementer la finance?


Cela reste un point d'interrogation. La question des paradis fiscaux va permettre de tester cette volonté politique. Si on laisse les paradis fiscaux, on envoie à la finance un message très clair: «Faites ce que vous voulez». J'attends donc de voir...
Pour revenir à la crise, ne pensez-vous pas que les différents plans de relance menés par les gouvernements européens soit symptomatiques de l'absence d'une Europe politique et qu'à terme, avec le niveau d'endettement qui va exploser, cela puisse conduire à un éclatement de la zone euro?
Effectivement, ce n'est pas bon du tout cette dispersion des politiques, surtout quand on pense que de l'autre côté, la finance est mondialisée. Cela montre bien l'incapacité à une harmonisation politique, à un projet commun. Cette crise a fait ressurgir tous les vieux démons européens. L'expression politique européenne n'est pas du tout à la hauteur de la crise.

Les experts parient sur une nouvelle baisse des taux directeurs de la BCE en mars. De son côté, Jean-Claude Trichet n'envisage pas de les abaisser jusqu'au niveau zéro. Quel est votre sentiment sur cette question?
Je me demande si ce conservatisme n'est pas la traduction monétaire de la discordance des voix européennes. Et parce qu'il y a discordance, les solutions les plus novatrices, les plus puissantes - à l'image de ce qu'à fait la FED - ne peuvent pas être mises en place. La BCE est prise dans les antagonismes nationaux. À elle seule, elle ne peut pas produire le modèle et la politique que la zone euro a été incapable de produire.

Propos recueillis par Gilles Cayuela